LA MATRICE IMAGINAIRE : DORA LA SUCOTEUSE

Vanessa Brassier

Souvenir écran ? Fantasme fondamental ? L'image la plus lointaine du souvenir de Dora, Lacan la nomme dans ce texte « matrice imaginaire ». Voici en quels termes il la décrit : « C'est Dora, probablement encore infans, en train de suçoter son pousse gauche, cependant que de la main droite elle tiraille l'oreille de son frère, plus âgé qu'elle d'un an et demi. »(1)

Cette image de Dora la « suçoteuse »(2) -ainsi Freud la surnomme t-il- est venue pour moi s'associer à la célèbre vignette augustinienne dont il question dans Les complexes familiaux : "J'ai vu de mes yeux,dit Saint-Augustin, et bien observé un tout-petit en proie à la jalousie : il ne parlait pas encore et il ne pouvait sans pâlir arrêter son regard au spectacle amer de son frère de lait." (3)Lacan évoque cette scène pour illustrer la jalousie infantile et "le complexe d'intrusion". Il précise que "la jalousie, dans son fonds, représente non pas une rivalité vitale mais une identification mentale", ici une identification à l'autre rival, le puîné, qui ravit la jouissance. Dans le souvenir écran de Dora, on retrouve certains éléments de cette scène : l'infans -l'enfant qui ne parle pas encore-, le frère -l'autre semblable-, et la jouissance -éprouvée/dérobée. Mais dans le fantasme de Dora, la relation fraternelle et la question de la jouissance se nouent tout autrement. Le frère n'est pas décrit comme un rival mais il semble ne faire qu'un avec elle. Ce frère est comme le prolongement d'elle-même, de son image narcissique qu'elle tient par l'oreille pour s'assurer une complétude totale, une complétude phallique. Freud nous dit d'ailleurs qu'il s'agit là pour Dora "d'un mode complet d'assouvissement de soi-même". On y reconnaît la première empreinte, la première marque de jouissance de Dora, une jouissance qui s'est écrite dans un fantasme et inscrite dans le corps, une jouissance orale qui la prend à la gorge et qui se satisfait dans tous les symptômes (irritation, toux, aphonie) qui scandent son histoire. Une jouissance primaire -Freud parle de la muqueuse et de la bouche comme d'une zone érogène primaire- qui laisse notre petite hystérique « ouverte au morcellement fonctionnel »(4)
Pour reprendre notre texte, « l'intervention sur le transfert », nous avons vu qu'à chaque renversement dialectique, la vérité du sujet se modifiait en se révélant. Or, nous dit Lacan, la vérité du sujet c'est "sa position même en tant que sujet dont sont fonction ses objets"(6). Est-ce qu'on ne pourrait pas le formuler autrement et dire que la vérité du sujet c'est son mode de jouissance ? Celles de Dora -vérité et jouissance- se sont modifiées mais jusqu'à un certain point seulement, jusqu'à l'arrêt du processus dialectique. Lacan semble nous dire en effet que Dora est restée fixée à un mode de jouissance qu'elle n'a pu dépasser, faute du troisième renversement dialectique dans la cure, cet ultime franchissement qui aurait permis ici le passage de ce "primitif désir oral" (7)auquel Dora reste fixée à "l'assomption de son propre corps" et à "la reconnaissance de sa féminité".

 

 

1- p. 218.

2 - Sigmund Freud, Les Cinq psychanalyse, P.U.F., p. 37. Souligné dans le texte.

3 - Jacques Lacan, Les complexes familiaux, édition Navarin, p. 36.

4 - « intervention sur le transfert », p. 218.

5 - p. 215.