VARIATIONS SUR LA DIALECTIQUE

Vanessa Brassier

 

1. Quelques remarques lexicales à propos de la dialectique

« La psychanalyse est une expérience dialectique (1)». Ainsi Lacan définit-il d’entrée de jeu l’invention freudienne : une dialectique. Mais dans ce texte psychanalytique, un tel mot, encombré de sa connotation philosophique, m'a d'abord fait l'effet de "corps étranger"conceptuel. D'autant que Lacan ne pouvait méconnaître l'appartenance de la dialectique au champ de la philosophie, quand on sait l'importance et l'influence de cette discipline sur sa pensée !
Certes, l’étymologie du mot "dialectique"(2) fait essentiellement référence au langage, au discours (logos) – qui est au coeur de l'expérience analytique -, mais son usage à travers les siècles le lie inextricablement aux différents systèmes philosophiques qui l'ont employé et, par conséquent, au concept de raison et à celui de conscience. Car, de Socrate à Hegel, "l'art de raisonner" qui définit la dialectique en général procède bien de la conscience/prise de conscience et la vise.
N'est-ce pas un peu paradoxal, du moins énigmatique, que Lacan introduise alors ce terme pour définir l'expérience analytique qui, elle, contrairement aux grandes philosophies classiques, met en jeu l'inconscient et vise le décentrement du sujet par rapport à la conscience de soi ?
Avec le mot de « dialogue » également employé par Lacan au début du texte, une autre remarque de terminologie s’impose. Etymologiquement, ce mot se réfère aussi au langage. Mais en outre, à côté de son emploi philosophique originel - le dialogue socratique -, le terme est passé en français avec le sens usuel d'entretien, échange, discussion entre deux ou plusieurs personnes, ce qui est loin de spécifier la situation analytique d'orientation lacanienne! De quel type de dialogue peut-il s'agir dans la cure ? Pourquoi donc Lacan choisit-il, à côté de la dialectique très connotée philosophiquement, ce mot de dialogue qui évoquerait là plutôt un échange intersubjectif sur un mode duel, spéculaire, soit une relation imaginaire a-a' entre l'analyste et son patient, ce que, justement, il n'a de cesse de dénoncer chez ses collègues de l'IPA ?

2. La dialectique et le retour aux sources

Continuons à questionner la notion de dialectique. Après avoir interrogé l'étymologie du mot et ses connotations, je me suis replongée dans le texte de Lacan, toujours un peu perplexe.
Mais taxer Lacan de maladresse lexicale pour justifier mon incompréhension eut été déplacé, d'autant plus qu'il s'agit ici d'un écrit – ou chaque mot est pesé - et non d'un séminaire oral. En fait en le relisant de plus près, j'ai compris que le choix de ces termes (dialogue, dialectique) qui, au premier abord, pourraient nous paraître incongrus pour décrire la situation analytique était justement au service d'une redéfinition, en terme de discours, de la cure psychanalytique tant mise à mal par les tenants de l'ego psychology.
Et Lacan de préciser d'ailleurs que la définition qu'il propose n'est nullement une "orientation particulière", c'est-à-dire un point de vue personnel, une conception singulière de la cure mais qu'il s'agit bien de la définition freudienne elle-même. Lacan opère donc ici un « retour aux sources » de la psychanalyse par un retour à l'étymologie : le logos de la dialectique. J'ai essayé ici de décortiquer la longue phrase du dernier paragraphe de la page 213 dans l'édition de poche, celle qui commence par "Qu'envisager avec nous la psychanalyse comme dialectique..."(3). Voici ce que j'en ai compris. Lacan semble dire à son public d'analystes :
"Si vous pensez qu'en définissant la psychanalyse comme dialectique, je ne fais que vous exposer mes vues particulières sur la cure, vous manifestez alors votre ignorance de l'essence même de la psychanalyse, où c'est un fait d'évidence qu' "on n'y use que de paroles". Et en méconnaissant cette dimension essentielle de la parole, vous marquez de fait votre préférence pour l'observation objectivante du comportement de l'individu.

3.L'émergence du sujet dans l'expérience dialectique

En définissant la psychanalyse comme une expérience dialectique, Lacan cherche ainsi à marquer une frontière entre les deux champs hétérogènes de la psychanalyse et de la psychologie. L'inconscient du sujet, véhiculée par la seule parole de celui qui est en position d'analysant, doit constituer le matériau unique de l'expérience analytique. Or, la dérive psychologisante de la psychanalyse que Lacan dénonce explicitement dans ce texte est marquée par l'oubli de ce principe fondamental et par la tendance à "l'objectivation"(4) de l'individu réduit à "certaines propriétés". On n'écoute plus l'inconscient, mais on observe "les traits muets de comportement". Face au "psychologisme"(5) qui "chosifie l'être humain", Lacan oppose donc l'expérience analytique. L'analysant ne doit pas y être en place d'objet analysé mais de sujet analysant. A propos du terme de sujet, Lacan fait d'ailleurs cette incise qui me semble importante : "le sujet, à proprement parler...", dit-il. C'est-à-dire le sujet selon la conception psychanalytique du sujet, le sujet à prendre au sens propre et non au sens figuré : ce n'est pas le sujet de la connaissance, le sujet idéalisé comme en philosophie ni le sujet autonome de l'ego psychology. Autrement dit -et la suite de la phrase va dans ce sens- le sujet, celui de l'inconscient, n'a d'autre substance que le discours qui le constitue. "Irréductible à toute psychologie"(6)qui observe l'individu comme un objet déjà constitué, l'expérience dialectique de la cure fait advenir ce sujet de l'inconscient, le sujet comme effet de signifiants, effet de son discours qu'il déploie dans la relation transférentielle. C'est peut-être, entre autres, sur ce point que la notion de dialectique est éclairante pour décrire la situation analytique : comme la dialectique socratique, la dialectique analytique témoigne en effet d'un mouvement, d'un progrès, de renversements, soit d'un processus dynamique en vue de l'émergence de la vérité, et non d'une observation figée et réifiante.

4. De la dialectique à l’éthique

Il me semble important, pour donner toute sa dimension à la notion de dialectique, de resituer un peu le contexte de cette intervention sur le transfert.

Quand Lacan s'emploie, par la dialectique, à redéfinir les fondements même de la psychanalyse comme expérience de parole, il entend faire face au danger que représente l’approche psychologique objectivante.

Or, cette défense de l'expérience analytique qui affleure dans ce texte est paradigmatique du combat mené à l’époque par Lacan contre ses collègues de l’IPA et leurs idéaux adaptatifs. Lacan se montre d’ailleurs très polémique dans tous les textes et séminaires de cette période -les années cinquante-, mais toujours dans le but de remettre au premier plan ce que nombre d’analystes tendent à oublier : la dimension éthique.

« L’intervention sur le transfert » témoigne ainsi de cet engagement autant théorique que clinique pour défendre la spécificité de la pratique analytique. Se pose en effet dans ce texte une question éthique, celle nous dit Lacan qui touche aux "responsabilités que nous confère le moment de l'histoire que nous vivons, non moins que la tradition dont nous avons la garde"(7) Lacan fait allusion ici au contexte de crise et de dissensions dans le milieu analytique de l'époque, et il évoquera quelques lignes plus loin le danger qui menace la psychanalyse, bafouée dans ses fondements mêmes. D'où cette responsabilité qu'il lui semble nécessaire d'assumer, celle d'un "retour aux sources", ce fameux "retour à Freud" qui sera proclamé officiellement deux ans plus tard au Congrès de Rome de 1953. Retour à Freud, au vif de l'expérience freudienne, retour au "sens authentique de son initiative"(8), retour aux débuts de la psychanalyse et à la découverte du transfert. Et c'est le cas Dora qui s'offre ici comme paradigmatique "pour ce qu'il représente dans l'expérience encore neuve du transfert le premier où Freud reconnaît que l'analyste y a sa part." (9)
Nous étions partis de la dialectique. Or, de la dialectique à l’éthique il n’y a qu’un pas. Il me semble en effet que le procès dialectique propre au déroulement de la cure, et que Lacan nous expose ici par le biais de Dora, définit l’éthique même de la psychanalyse en ce qu’elle concerne, dans le progrès de la cure, la position même du sujet par rapport au réel et le dévoilement de sa vérité. Or, pour le sujet, de désir inconscient qu'il aura à reconnaître comme sien advient dans le déploiement de la relation transférentielle où l'analyste, loin d'être seulement partie prise est aussi et surtout partie prenante de cette révélation. C'est ainsi que les « renversements dialectiques » qui sont autant d’étapes dans le progrès du sujet viennent interroger la place de l’analyste, son désir et les principes de son acte dans la situation analytique.

Si Freud n’a su accompagner Dora jusqu’à la découverte de sa question hystérique, il pose néanmoins dans cette analyse les jalons théorico-cliniques de la direction de la cure que Lacan a mis ici en évidence : induire une rectification subjective, c’est-à-dire permettre au sujet de découvrir son implication dans ce dont il se plaint, sa responsabilité dans le désordre qu’il dénonce, la part de son désir dans ce qu'il condamne. Mais surtout, nous dit Lacan, Freud a su reconnaître, pour la première fois avec Dora, que cette implication, cette responsabilité et ce désir étaient aussi du côté de l'analyste.

Notes

1 - Jacques Lacan, « Intervention sur le transfert », in Ecrits I, éditions du Seuil, 1966, 2 - p. 213. Souligné dans le texte.

3 - Je vous renvoie au Dictionnaire historique de la langue française d'Alain Rey.

4 - Voici la phrase en question : « qu'envisager avec nous la psychanalyse comme dialectique doive se présenter comme une orientation particulière à notre réflexion, ne pouvons-nous voir là quelque méconnaissance d'une donnée immédiate, voire du fait de sens commun qu'on y use que de paroles, -et reconnaître, dans l'attention privilégiée attribuée aux traits muets du comportement dans la manoeuvre psychologique, une préférence de l'analyste pour un point de vue où le sujet n'est plus qu'un objet ? »

5 - p. 213.

6 - p. 214.

7 - p. 213.

8 - p. 213.

9- p. 215.

 

 

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