Idéal du moi et transmission du désir

Vanessa Brassier

 

Pour prolonger notre débat sur idéal du moi et moi idéal, il me semble intéressant de mentionner un extrait du séminaire sur Les formations de l'inconscient qui met l'accent sur une fonction spécifique de l'Idéal du moi en tant qu'il règle le désir et normalise les positions sexuées masculines et féminines. Il s'agit de l'idéal du moi comme ce qui permet l'identification du sujet à son sexe et comme ce qui viendra modeler ses relations avec ses objets d'amour. Je crois comprendre en effet dans ce qu'énonce Lacan que la formation de l'Idéal du moi joue un rôle essentiel dans la transmission du désir entre homme et femme et qu'il vient ainsi donner au sujet les repères de sa sexuation. Il ne s'agit pas là de l'identification du moi, du rapport à l'image spéculaire et narcissique, de la relation à l'autre semblable ( Moi idéal ) mais d'une identification secondaire, identification à un corps sexué qui marque la sortie de l'Œdipe.

Identification à un corps sexué traversé par un désir, celui-là même que véhiculent les signifiants de l'Autre.

Voici, dans le Séminaire sur Les formations de l'inconscient, cette définition de l'Idéal du moi qui m'a retenue : L'idéal du moi, nous dit Lacan, joue " une fonction typifiante dans le désir du sujet. Il paraît bien lié à l'assomption du type sexuel en tant que celui-ci est impliqué dans toute une économie qui peut être sociale à l'occasion. Il s'agit des fonctions masculines et féminines, non pas simplement en tant qu'elles aboutissent à l'acte nécessaire pour que reproduction s'ensuive, mais en tant qu'elles comportent tout un mode de relations entre l'homme et la femme. "

On l'a vu, Lacan définit la formation de l'Idéal du moi comme une identification symbolique, comme l'introjection de signifiants -les insignes du père-.

Mais ce que je voudrais accentuer ici, c'est cette métamorphose du désir qui en résulte : l'Idéal du moi joue un rôle dans la constitution du désir du sujet, dans sa " maturation " -je fais référence ici au " désir mûr " dont parle Lacan dans Les Ecrits techniques.

En effet, cette formation de l'idéal du moi à la sortie de l'Oedipe s'accompagne toujours d'un " transfert de désir ", nous dit Lacan.

De quoi s'agit-il ? " A partir du moment où le sujet revêt les insignes de ce à quoi il est identifié, et qu'il se transforme dans un sens qui est de l'ordre d'un passage à l'état de signifiant, à l'état d'insigne, le désir qui entre alors en jeu n'est plus le même ". De cette opération oedipienne, de cette identification aux insignes du père, " le désir en ressort transformé en son fond ". Pour la fillette -c'est l'exemple de Lacan-, il y a transformation de l'amour pour le père, du " désir passionné " pour le père en identification aux insignes du père et du même coup, sur un autre plan, transformation du désir primitif adressé à la mère en un autre désir, en autre chose : ce qui deviendra ultérieurement le désir adressé à l'objet d'amour, au partenaire amoureux. Enfin c'est ainsi que je comprends cette alchimie des désirs telle que Lacan nous en livre la recette ! Au fond, l'idéal du moi véhicule l'interdit de l'inceste, car son introjection fait subir aux désirs oedipiens une " substitution " : un autre désir vient à la place. " La formation de l'idéal du moi a ainsi un caractère métaphorique ", souligne Lacan. Il en résulte la modification du désir et " un changement de signification dans les relations [ affectives] jusqu'à là établies dans l'histoire sujet ".

Mais ce nouveau désir, résultat de la métaphore, ne surgit pas ex nihilo. Il est chargé de tout le passé amoureux, oedipien et préoedipien de l'enfant à ses parents et il porte la marque aussi de la relation de désir entre les parents. J'irai même jusqu'à dire qu'il est comme le résidu de cette relation de désir entre le couple parental et de celle de l'enfant à chacun de ses parents. " A l'intérieur du sujet…se reproduit le même mode de rapport qui existe entre les sujets ", nous dit Lacan pour définir l'idéal du Moi. Et plus loin il est encore question de cette transformation subjective en termes d'introjection d'une relation intersubjective : " quelque chose est ainsi passé en son intérieur qui est structuré comme dans l'intersubjectivité ".

A partir de là Lacan évoque les relations entre le père et la mère pour formuler ensuite la relation de l'idéal du Moi à une certaine vicissitude du désir : " Ce que nous trouvons dans l'analyse d'un sujet (fille)…ce n'est pas le double la reproduction de ce qui se passait entre le père et la mère…L'expérience nous montre au contraire que ce qui vient c'est tout le passé, ce sont les vicissitudes des relations extrèmement complexes qui ont jusque-là modulé depuis l'origine les rapports de l'enfant avec la mère, c'est-à-dire les frustrations, les déceptions liées à ce qui existe forcément de contretemps, d'à-coups, avec tout ce que ceux-ci entraînent d'un rapport extraordinairement compliqué, faisant intervenir avec un accent tout particulier les relations agressives dans leur forme la plus originelle, et aussi les relations de rivalité, où marque son incidence, par exemple, la survenue d'éléments étrangers au trio, à savoir les frères ou sœurs…Tout cela se projettera dans les relations du jeune sujet avec son objet.

Celles-ci seront dès lors commandées à partir de ce point de l'identification où le sujet revêt les insignes de ce à quoi il est identifié, et qui jouent chez lui le rôle et la fonction d'Idéal du moi. " Pour la petite fille, Lacan précise que l'identification au père, constitutive de l'idéal du moi, représente l'acmé de la situation oedipienne mais que ce moment doit être dépassé " puisque c'est dans son dépassement que le sujet devra trouver une identification satisfaisante à son propre sexe " -soit l'identification à la mère comme femme. En quoi consiste précisément ce dépassement, le passage de l'identification aux insignes du père à l'identification à la mère ?

Lacan ne le dit pas, ou ça m'a échappé. Quoiqu'il en soit, il me semble que l'impasse de Dora, l'impasse de l'hystérique en général et de sa position sexuée résulte de cet impossible dépassement et, par conséquence, de cette impossible identification à la mère comme femme. Impossible identification à une femme désirable et désirée par un homme.

Si la fonction de l'idéal du moi est de jouer une fonction typifiante du désir du sujet, en indiquant " les fonctions masculines et féminines ", en véhiculant " un mode de relations entre l'homme et la femme ", ici pour Dora -mais elle n'est pas la seule !- le résultat est manqué. Peut-on articuler cet échec au fait qu'entre les parents de Dora semble avoir fait défaut cette relation de désir, cette circulation du désir entre un homme et une femme indispensable à la conquête d'une position féminine, ou encore à " l'assomption de son type sexuel " ? Au fond, quelque chose de ce que Lacan décrit comme métaphore et substitution du désir n'aurait pas opéré tout à fait qui aurait permis à Dora l'assomption de sa féminité corporelle. Que pensez-vous de ce lien entre Idéal du moi et métamorphose du désir ? N'y a-t-il pas là quelque chose qui a achoppé pour Dora dans cette transmission signifiante et dans cette transmutation du désir ? Comment parler de cette relation chez Dora entre son Idéal du moi et les vicissitudes de son désir ?

 

retour Lacan lit Dora avec le schéma optique