Mercredi 12 mai 1954


Refaisons notre petit schéma.
Quelqu’un pourrait-il, par une question, essayer d’amorcer le point où nous en étions la dernière fois ?

PUJOLS : C’est une simple question. Vous dites « le désir de l’autre ». C’est le désir qui est chez l’autre ? Ou le désir que j’ai pour l’autre ? C’est la même chose ? Pour moi ce n’est pas la même chose. Mais vous dites, chaque fois « le désir de l’autre ».

LACAN : Cela dépend à quel point ... Supposez qu’il s’agit ...

PUJOLS : A la fin de ce que vous avez dit la dernière fois, c’était le désir qui était chez l’autre ; et l’ego peut le reprendre, en détruisant. Mais c’est en même temps un désir de lui pour l’autre.

LACAN : N’est-ce pas le fondement, tout à fait originel, spéculaire de la relation à l’autre, en tant qu’il s’enracine dans l’imaginaire ; la première aliénation du désir est liée à ce phénomène concret, du fait pour l’enfant que le (jeu ?) est tout à fait valorisé par le fait qu’il est le plan de réflexion sur lequel il voit se manifester chez l’autre une activité qui anticipe sur la sienne, qui est un tant soit peu plus parfaite que la sienne, plus maîtrisée, qui est la forme idéale de la sienne ; ce premier objet est valorisé.
Ceci est très important, parce que ça pose en un plan tout à fait originel et contemporain, non seulement du premier développement de l’enfant, mais du pré développement de l’enfant la condition de l’objet humain qui n’est pas simplement et directement l’endocepteur, le complément du désir animal, mais déjà médiatisé par la voie essentiellement de la rivalité, de la rivalité avec tout ce qu’elle comporte de maximum, d’accent dans le rapport du rival ; à savoir tout ce qui est la relation de prestige, de prestance est une relation de l’ordre déjà de l’aliénation, puisque c’est d’abord là que le sujet se saisit comme moi.
La notion qu’il a de la totalité du corps comme identique à quelque chose d’ineffable, de vécu, le premier élan de l’appétit et du désir passe par la médiation de cette forme qu’il voit d’abord projetée, extérieure à lui. Et il la voit d’abord d’une façon particulièrement manifeste et significative dans son propre reflet.
Deuxième chose assimilée : il sait bien qu’il est un corps –encore qu’il ne le perçoive jamais d’une façon complète puisqu’il est dedans, mais il le sait – cette image devient l’étranglement, l’anneau par lequel tout ce faisceau confus du désir et des besoins devra passer, dans sa structure imaginaire, pour être lui.
(Vous y êtes ?)
Donc, quand je dis que le désir de l’homme est le désir de l’autre, ceci est une formule (comme toutes les formules) qui doit être maniée à sa place. Ceci peut toujours prêter à certaines ambiguïtés, qu’il faut préciser. Parce qu’elle n’est pas valable en un seul sens. Nous sommes là parce que c’est un des points les plus cruciaux qui doit diriger notre compréhension de la technique. Nous sommes partis du plan de cette captation imaginaire. Mais, comme je vous l’ai dit, expliqué, pressenti, formulé, à la fin de la dernière séance, j’ai voulu qu’il y ait au moins l’amorce de cela. Cela ne se limite absolument pas là. Sans cela, même ai-je indiqué d’une façon mythique, il n’y aurait pas d’autre relation interhumaine possible que dans cette mutuelle et radicale « intolérance de la coexistence des consciences », comme s’exprime M. Hegel, à savoir que tout autre étant par définition et essentiellement celui qui frustre l’être humain, non pas de son objet, mais de la forme même de son désir, si ce désir c’est justement l’autre qui l’agit, et que l’autre est virtuellement déjà celui qui le prive de cet objet.
Il y a là une relation entre les êtres humains interdestructrice et mortelle. C’est d’ailleurs ce qui se passe, ce qui est toujours là, sous-jacent à la relation interhumaine, le mythe politique, style particulier des relations interhumaines, rivalité pour la vie, a pu servir à insérer pas mal de choses. M. Darwin l’a forgé, comme ça, parce qu’il faisait partie d’une nation de corsaires, pour qui la racine était l’industrie fondamentale. Cette notion de la lutte pour la vie, vous savez combien sur le plan politique elle est discutable, car la survivance soi-disant des espèces les plus fortes, tout va contre. C’est absolument le contraire de l’évidence. C’est là une sorte de mythe qui va au contraire des choses. Tout ce qu’on arrive à fonder sur les zones et les aires d’expansion des différentes formes prouve au contraire qu’il y a des espèces, des points de constance et d’équilibre propres à chaque espèce, et qui ne sont même pas concevables sans la connaissance des mêmes points et aires d’équilibre de l’extension d’autres espèces avec lesquelles les premières vivent, dans une sorte de coordination, même de mangeurs à mangés. Mais ça ne va jamais à cette espèce de radicalisme destructeur, pour une simple raison que ça aboutirait tout simplement à l’anéantissement de l’espèce mangeuse, qui n’aurait plus rien à manger.
Au contraire, sur le plan de la vie, il y a une étroite intercoaptation, tout à fait ailleurs que sur le plan de la lutte, c’est tout à fait évident.
Sur le plan humain, il est extrêmement important, parce que nous le faisons, nous, impliquant dans la notion de l’agressivité telle que nous la manions brutalement sans l’approfondir, la notion qu’il s’agit de quelque chose de cet ordre là, que l’agressivité, c’est l’agression. Cela n’a absolument rien à faire avec ça. C’est virtuellement à la limite que ça se résout dans une agression ; mais dans une agression qui n’a précisément rien à faire avec la réalité vitale, qui est une agression existentielle, liée à un rapport imaginaire. C’est une vérité absolument essentielle, et qui est une clef qui permet de repenser dans un registre complètement différent toutes sortes de problèmes, et pas seulement les nôtres.
Je vous avais demandé de poser une question. Vous avez bien fait de la poser. Etes-vous pour cela satisfait ?
Nous avons quand même été plus loin la dernière fois. Ce désir qui est donc chez le sujet humain réalisé dans l’autre, comme vous dites, chez l’autre, - mais donc dans l’autre, par l’autre, dans si vous voulez ce que nous pouvons appeler le second temps, c’est-à-dire le type spéculaire, c’est-à-dire au moment où le sujet a intégré la forme du moi ; mais il n’a pu l’intégrer que par un premier jeu de bascule ou de renversement, du fait qu’il a justement échangé ce moi contre ce désir qu’il voit dans l’autre – ce désir de l’autre, qui est le désir de l’homme, entre dans la médiatisation du langage.
C’est dans l’autre et par l’autre, que ce désir va être nommé, reconnu, va entrer dans la relation symbolique du je et du tu, avec ce qu’il comporte là de reconnaissance, de réciproque, de transcendance, simplement parce qu’il a été nommé, parce qu’il entre dans l’ordre, déjà tout près à inclure l’histoire de chaque individu, dans l’ordre d’une foi.
Je vous ai parlé du « fort » et du « da ». C’est un exemple de la façon dont l’enfant entre naturellement dans ce jeu. Donc d’ores et déjà il entre dans ce jeu, c’est-à-dire qu’il commence à jouer avec l’objet, précisément sur le seul fait de sa présence ou de son absence, c’est-à-dire à un objet déjà transformé, un objet de fonction symbolique ; c’est-à-dire que l’objet est déjà un signe, déjà dévitalisé. C’est quand il est là qu’il le chasse, et quand il n’est pas là qu’il l’appelle. L’objet est déjà, par les premiers jeux, par une sorte d’entrée naturelle, il faut que nous le voyions émerger, l’objet passe dans le plan du langage, du symbole, qui devient plus important que l’objet.
(Si vous ne mettez pas ça bien dans la tête ... Je l’ai déjà répété tellement de fois ! ... ça doit commencer quand même a devenir intégré, on ne saurait encore trop le répéter.)
Le mot, le concept, n’est point autre chose que le mot dans sa matérialité, pour l’être humain, et quand je dis pour l’être humain, vous allez voir que ça va très loin, c’est la chose même. Dites-vous bien que ça n’est pas simplement une espèce d’ombre, de souffle, d’illusion virtuelle de la chose ; c’est la chose même.
Si vous réfléchissez un petit instant dans le réel ; il est, on peut dire qu’il est plus décisif pour tout ce qui est arrivé aux éléphants – j’entends vivants – il est plus décisif que dans la langue humaine le mot « éléphant » existe, grâce à quoi quelle que soit l’étroitesse des portes, nous faisons vraiment ici entrer l’éléphant, dans nos délibérations, à savoir que les hommes, du fait de l’existence du mot éléphant ont pris à l’endroit des éléphants, avant même d’y toucher, des résolutions beaucoup plus décisives pour tout ce qui est arrivé dans le monde aux éléphants, que n’importe quoi qui soit arrivé dans leur histoire – traverser un fleuve, un lac, stérilisation naturelle d’une forêt, ou quoi que ce soit de semblable – bien qu’avec le mot éléphant, et la façon dont les hommes en parlent, ça suffit pour qu’il arrive des choses qui sont favorables ou défavorables, fastes ou néfastes – de toute façon catastrophiques – pour les éléphants, avant même qu’on ait commencé à lever un fusil ou un arc vers eux.

Bon ! Enfin, laissons les éléphants ... Il est tout à fait clair, il suffit que j’en parle, il n’y a pas besoin qu’ils soient là, ils sont là, grâce au mot éléphant, là dans une plus grande réalité que la réalité contingente de l’individu éléphant. Bon !

Hyppolite : Je disais : c’est de la logique Hégélienne.

LACAN : Est-elle pour autant attaquable ?

HYPPOLITE : Non, elle n’est pas attaquable. Mannoni disait tout à l’heure : c’est de la politique.

MANNONI : c’est le côté par où la politique humaine s’insère au sens large, parce que si les hommes n’agissent pas comme les animaux, c’est parce que justement ils échangent par le langage leur connaissance. Et par conséquent c’est de la politique. La politique vis-à-vis des éléphants est possible grâce au mot.

HYPPOLITE : Mais pas seulement. C’est l’éléphant lui-même qui est atteint, c’est la logique Hégélienne.

LACAN : c’est pré politique. C’est simplement la façon de vous faire toucher du doigt l’importance du nom.
Bien entendu nous nous plaçons là simplement sur le plan de la nomination. IL n’y a même pas de syntaxe. Mais enfin cette syntaxe il est tout à fait clair qu’elle naît en même temps. Et que particulièrement l’enfant – je vous l’ai déjà signalé – articule des éléments d’axiomes avant des phonèmes. Le « si des fois ... » apparaît quelquefois tout seul. C’est quelque chose qui ne nous permet pas de trancher sur une antériorité logique, à proprement parler, il ne s’agit que d’une émergence phénoménale.
Mais quoi qu’il en soit, il est bien certain que c’est déjà sur le plan symbolique que se place cette articulation essentielle par laquelle, dès l’origine, les désirs de l’enfant, à mesure qu’ils vont être réintégrés par ce jeu de bascule qui, bien entendu, ne se produit pas qu’une fois, ce jeu en miroir fait que constamment à la projection de l’image la projection du désir, avec une corrélative réintrojection de l’image, ou réintrojection du désir. C’est sur le plan symbolique que les désirs vont être réassumés par le sujet, après leur passage dans cet autre spéculaire, au niveau duquel ils sont approuvés ou réprouvés, acceptés ou refusés par l’autre, et où d’ores et déjà, et dès l’origine, l’enfant fait l’apprentissage de ce qui est le fondement de cet ordre symbolique, c’est-à-dire d’ores et déjà un ordre légal.
(Est-ce que vous y êtes ?)

Ceci aussi a des répondants expérimentaux.
Suzan Isaac, par exemple, dans un de ses textes (et elle n’est pas la seule, dans l’école de Loehler aussi on l’a mis en évidence) signale que très précocement, à un age encore infant, quelque part entre huit et douze mois, l’enfant ne réagit absolument pas de la même façon à un heurt accidentel, accidentel, à une brutalité, si on peut dire, mécanique, liée à une maladresse, une chute, le déplacement d’un objet, ou même quelqu’un qui tend le bras sans regarder ce qu’il fait, et à quelque chose d’autre qui y ressemble énormément, une gifle à intention punitive.
Nous pouvons déjà distinguer chez un tout petit enfant deux réactions complètement différentes, avant l’apparition extériorisée du langage. Mais nous savons, nous devons admettre, avant même cette apparition extériorisée, précisément étant donné la forme, le mode sous lequel l’apparition extériorisée se manifeste – (je ne peux pas m’engager dans toutes les voies à la fois !) l’enfant à déjà une première appréhension du symbolisme du langage, de sa fonction, justement, de pacte et de loi.
Alors, c’est justement ici que nous devons tâcher de saisir quelle est dans l’analyse cette fonction de la parole, de la parole en tant que manifestation de cet ordre symbolique, si vous voulez, cette roue de moulin par ou sans cesse le désir humain se médiatise, en rentrant dans le système du langage, auquel il accède par des voies concrètes, de plus en plus larges, au cours de ses expériences.
C’est ici que se situe un des registres qui est celui que je mets en valeur, parce qu’il est le plus mis entre parenthèses, le plus oublié, celui dont on se détourne dans l’analyse, encore qu’il devrait être quelque chose dont nous ne devrions jamais perdre la référence.
Dans l’analyse, en somme, de quoi, d’habitude, parlons-nous. Nous ne parlons, - c’est pour ça qu’il est légitime que j’aie commencé par vous expliquer le schéma par le rapport de O à O’, par le rapport imaginaire à l’autre – dans l’analyse nous démontrons, ce à quoi nous nous référons sans cesse – d’une façon d’ailleurs souvent confuse, et même pas articulée, à ce niveau là, c’est là en tous cas que ça rentre, que ça vient se ranger dans une théorie cohérente, - ce sont les relations imaginaires du sujet à cette construction de son moi. Nous parlons sans cesse des dangers, des ébranlements, des crises que le sujet éprouve au niveau de cette construction de son moi.
Nous savons d’autre part que c’est précisément dans la relation progressive, qui évolue par le fait de l’évolution des instincts vers des objets structurés, d’une façon qui varie, qui est tout à fait spécialement marquée par la première émergence de l’objet génital, dans son émergence non moins prématurée que tout le reste du développement de l’enfant, c’est dans cette première émergence et dans son échec que se passe aussi quelque chose de majeur. En quoi ? En ceci, justement, qu’il y a là quelque chose de radicalement nouveau, qu’il y a une différence de niveau entre la libido qui fixe l’objet à sa propre image et l’émergence de cette libido prématurée.
Tout ce sur quoi j’ai insisté, de ce que nous pouvons penser de la structuration du phénomène, c’est que, c’est en tant que l’enfant apparaît dans le monde à l’état prématuré, structurellement, et de haut en bas, de bout en bout, qu’existe cette première relation libidinale à son image, où se situe la libido dans les résonances qu’elle a le plus habituellement pour vous légitimement, la libido qui est proprement de l’ordre de la « Liebe », de l’amour, c’est-à-dire enfin de ce que je vous ai, je pense, assez montré, qui est justement le grand X de toute la théorie analytique. Et si vous croyez que c’est tout de même aller un peu fort que de l’appeler le grand X, je n’aurais aucune peine à vous sortir des textes, et des meilleurs analystes (car ce n’est pas en allant chercher ses modèles dans des gens qui ne savent pas ce qu’ils disent qu’on peut faire une démonstration valable), je chargerai à l’occasion quelqu’un de le faire, de voir dans Balint, la question de ce qu’est cet amour génital prétendument achevé reste entièrement problématique, et la question de savoir s’il s’agit là d’un processus naturel, ou d’une réalisation culturelle d’un équilibre extraordinairement délicat à obtenir n’a pas encore, nous dit textuellement Balint, été tranchée par les analystes. C’est tout de même un peu extraordinaire comme ambiguïté, laissée au cœur même de ce qui semble être exprimé, le plus ouvertement reçu entre nous.
Mais quoi qu’il en soit, il n’en reste pas moins que l’éruption de libido qui se manifeste sur le plan d’un attrait, qui, d’une nature que nous devons au moins supposer, pour que la théorie tienne debout et que l’expérience puisse être expliquée, se poser sur un plan non pas d’immaturité ou de prématuration vitale, mais aller au-delà et répondre à une première maturation, au moins du désir, d’être un désir vital, et nous n’avons pas de raison de le repousser en principe. C’est quelque chose qui apporte évidemment un changement total de niveau dans ce rapport de l’être humain à l’image, de sa relation fondamentale à l’autre. Nous devons l’admettre, parce que c’est là le point pivot de ce qu’on appelle la maturation autour de laquelle se passe tout le drame œdipien. C’est le corrélatif instinctuel de ce qui se passe dans le drame oedipien sur le plan situationnel.
Qu’est-ce qui se passe donc ?

(schéma)

Il se passe que c’est précisément dans cette conjonction de la libido venue à maturité et en tant – pour employer le dernier vocabulaire freudien – que sur le plan de l’éros la relation à l’image narcissique passe sur le plan de la Verliebkeit, c’est ce moment que l’image narcissique en tant que captivante et en tant qu’aliénante sur le plan imaginaire, devient à proprement parler l’image investie de cette relation spéciale qui est le Verliebkeit, qui est ce que nous connaissons phénoménologiquement le plus évident du registre de l’amour.
Expliquer les choses ainsi, c’est dire que c’est d’une maturation interne liée alors au développement, à l’évolution vitale du sujet que dépend cette sorte de remplissement, ce (complète) voire de débordement de ce qui, jusque là, était contenu dans la vague de la primitive béance de la libido du sujet immaturé. Ce que nous appelons la libido prégénitale à ce moment-là est le point sensible où l’homme joue entre sa faiblesse, son point faible naturel et une certaine réalisation naturelle. C’est là que joue le point de mirage entre éros et thanatos, entre l’amour et la haine. Plus simplement, je crois que c’est la façon la plus simple d’exprimer, de faire comprendre, sentir – (ce n’est pas moi qui l’ai inventé) – le problème crucial du rôle que joue le moi de la conception que nous pouvons nous faire du rôle que joue la libido dite désexualisée du moi dans cette possibilité de réversion, de virage instantané de la haine dans l’amour, de l’amour dans la haine, qui est pour Freud le problème – vous pouvez vous reporter à ses écrits sur le moi et le soi – qui pour lui a semblé poser le plus de difficulté à résoudre. Au point que dans le texte dont je vous parle il semble en faire même une espèce d’objection à la théorie des instincts de mort et des instincts de vie comme distincts. En fait, loin d’être une objection, je crois au contraire que ceci s’accorde parfaitement, toujours à condition que nous ayons une théorie correcte de la fonction imaginaire du moi.

Ceci vous a peut-être paru pour l’instant un peu difficile ? J’y reviendrai. Si cela vous a paru trop difficile, je peux tout de même vous en donner tout de suite une illustration.
La réaction agressive à la rivalité oedipienne est très exactement liée à un de ces changements de niveau. C’est précisément en tant qu’il y a déclin du complexe d’œdipe, à savoir que ce père qui a d’abord réalisé (ceci est également entièrement conforme à ce qu’exprime Freud) une des figures, sur le plan imaginaire, les plus manifestes de l’Idéal Ich, qui a été comme tel investi d’une Verliebkeit, parfaitement, comme telle, isolée, nommée, décrite par Freud ; c’est très précisément en tant qu’il y a une certaine régression de la position libidinale que le sujet atteint à la phase œdipienne, c’est-à-dire entre trois et cinq ans – C’est en tant qu’il y a régression du niveau de cette libido qu’apparaît le sentiment d’agression ou de rivalité envers le père, de haine, disons le, c’est-à-dire quelque chose qui à un seuil, à un très petit changement près du niveau libidinal, par rapport à un certain seuil, fait que ce qui était amour devient haine, et qu’aussi bien est toujours aussi peu ossifié, pendant un certain temps, entre ces deux phénomènes.
Reprenons maintenant les choses au point où je les ai quittés la dernière fois.
Je vous ai indiqué ce plan sur lequel joue, dans la façon dont nous exposons la théorie analytique elle-même, la façon dont joue la relation imaginaire comme tout à fait fondamentale, comme donnant si on peut dire d’une façon définitive les cadres dans lesquels vont se faire toutes les fluctuations proprement libidinales.
Vous savez que la dernière fois c’est sur le plan des fonctions symboliques que j’ai laissé la question ouverte, et que tout de suite je vous ai dit : il s’agit de partir, pour que nous puissions dire quelque chose d’organisé et de solide de ce qui se passe dans le traitement. Qu’est-ce que ça veut dire ? Que l’usage que nous faisons du langage et de la parole dans le traitement. Et si mon souvenir est bon, j’ai défini ce mode, cet usage que nous faisons du langage dans le traitement et d’un langage qui est parole, puisqu’il y a là deux sujets liés par un pacte qui d’établit à des niveaux très divers, voire très confus à l’origine, mais qui n’en est pas moins essentiellement un pacte, et auquel nous faisons tout pour bien établir ce caractère au départ. C’est une justification de toutes sortes de règlements, de règles préalables que nous donnons à la relation analytique.
A l’intérieur de cette relation, nous faisons tout pour dénouer toute une série d’amarres de la parole, dans le mode de parler, dans son style, dans la façon de s’adresser à celui à qui il parle, à son allocutaire, le sujet est libéré de toute une série d’entraves, de liens, non seulement de politesses, de courtoisie, mais même de cohérence. On lâche un certain nombre d’amarres de la parole. Si nous considérons qu’il y a un lien étroit qui reste permanent entre la façon dont un sujet peut s’exprimer, se faire reconnaître, et la dynamique effective, vécue, de ses relations de désir, nous devons voir que cela seul introduit ce que nous voyons effectivement se produire à savoir une certaine désinsertion, un certain flottement, possibilité d’oscillations dans ce qui est précisément la relation de miroir à l’autre.
C’est pour ça que mon petit modèle existe.
Vous savez que nous sommes très bien arrivés à concevoir comment justement l’oscillation de l’incidence de son rapport à l’autre est quelque chose qui fait varier, miroiter, complète et décomplète, fait osciller de toutes les façons l’image qu’il s’agit d’apercevoir précisément dans cette complétude à laquelle le sujet n’a jamais accès, pour la simple raison que (le modèle vous permet justement de l’imaginer) que l’appareil est mal fait ; pour que le sujet puisse vraiment reconnaître à la fois toutes les étapes de son désir, tous les objets qui sont venus à cette image apporter la consistance, la nourriture, l’incarnation suffisante, pour que le sujet constitue, par une série de reprises et d’identification successives, l’histoire de son moi.
Dans ce rapport parlé, flottant, avec l’analyste, il se passe quelque chose, qui tend, justement, à reproduire – ce qui ne se produit dans aucune autre expérience – des variations assez répétées, même si elles sont infinitésimales, assez amples, même si elles sont limitées quelquefois, pour que le sujet aperçoive beaucoup plus que ce qu’il peut apercevoir dans d’autres circonstances, que cette série de reprises de possession de ces images captatrices qui sont au fondement de la constitution de son moi.
J’ai parlé de petites oscillations, de limitations dans ces oscillations. Je n’ai pas besoin, pour l’instant, de m’étendre sur ce qui constitue leur petitesse et leur limitation. Il y a évidement du freinage, des arrêts. Tout ce que la technique nous apprend à franchir, voire à combler, voire quelquefois à reconstruire, vous le savez, Freud l’a déjà indiqué en ce sens.
Mais ce que vous devez commencer à entrevoir, c’est pourquoi se produit, avec une pareille technique, quelque chose qui, pour autant, ou si peu, que ce soit qui est dans le sujet à reconstruire, cette relation de mirage imaginaire avec lui-même, au-delà de toutes les limites que le vécu quotidien lui permet d’obtenir, tend à créer artificiellement et en mirage ce qui est précisément la condition fondamentale de toute Verliebkeit. En d’autres termes, c’est exactement parce que cette image réelle, dont vous savez qu’elle ne peut être aperçue de là où est le sujet qu’en miroir, mais d’une façon toujours plus ou moins floue, et de ce fait même nette seulement en certains points, mais où précisément la rupture des amarres de la parole lui permet de voir au moins successivement les diverses parts de cette image, bref d’obtenir ce que nous pouvons appeler une projection narcissique maxima, c’est dans cette mesure que quelque chose qui est l’analyse, avec tout son caractère – disons-le, vous sentez bien que c’est à cela que ça va venir – encore rudimentaire : ça consiste, il faut bien le dire, à aller là, en lâchant tout, et en voyant au début ce que ça va produire. Il n’est pas inconcevable que les choses auraient pu, ou pourraient, être menées autrement. Mais ce qui tend à être produit à l’aide de petits patterns, de petits schémas, vous pouvez concevoir que s’il y a une chose que ça doit tendre à produire au maximum, c’est justement cette révélation narcissique, qui se passe sur le plan imaginaire, et qui est justement ce qui est la condition fondamentale de ce que nous avons appelé la Verliebkeit ; l’état amoureux, quand il se produit, lui c’est d’une tout autre façon ; il faut une coïncidence surprenante ; l’état amoureux ne se produit pas pour n’importe quel partenaire, ou n’importe quelle image ; il faut que se réalisent certaines conditions ; j’ai fait allusion aux conditions maxima du coup de foudre de Werther.
Dans l’analyse, précisément, dans la mesure et en fonction de cette rupture des amarres de la parole, et rien qu’à cause de cela, le point où, en A se focalisait l’identification du sujet au niveau de l’image narcissique, c’est ça qu’on appelle le transfert. De transfert, dans le second sens, c’est-à-dire non pas dans le sens dialectique où je vous l’expliquais, par exemple dans le cas de Dora, ce qui produit le transfert négatif – d’ailleurs ce n’est pas le transfert négatif, c’est une faute de Freud – mais ce que communément on appelle le transfert, en tant que phénomène imaginaire, c’est ça.
Nous n’avons pas beaucoup avancé aujourd’hui. Mais je crois qu’il faut avancer très lentement, et pas à pas. Je ne veux quand même pas vous quitter avant de vous montrer à quel point aigu cela va, à un point qui est véritablement le point de partage des eaux dans la technique.
Je veux simplement vous faire une remarque. Je vais commenter un texte de Balint. Balint, je vous l’ai dit, est un des personnages les plus conscients, les plus lucides dans l’exposé de ce qu’il fait. Balint est en même temps un des meilleurs exemples de la conception tout à fait cohérente de ce qui est la tendance dans laquelle peu à peu s’est engagée toute la technique analytique.
Il dit simplement, d’une façon un peu plus cohérente et un peu plus scolastique que les autres, ce qui est empêtré, confus dans une scolastique où une chatte ne retrouverait pas ses petits chez beaucoup d’autres auteurs.
Balint dit exactement ceci : premièrement, que tout ce qui est le progrès de l’analyse consiste dans cette tendance pour le sujet de retrouver ce qu’il appelle l’amour primaire, le primary love : c’est-à-dire le besoin d’être l’objet de l’amour, des soins, de l’affection, de l’intérêt d’un autre objet, sans aucun regard de sa propre part à l’égard des besoins ou même d’existence de cet objet ; c’est le moteur de l’analyse – Balint l’articule – Je lui suis reconnaissant de l’articuler. Cela ne veut pas dire que je l’approuve.
Le fait de placer tout le jeu de l’analyse sur cette tendance et sur ce plan, sans aucune espèce de correctif, ni d’autre élément, paraîtra déjà surprenant, mais bien dans la ligne d’une évolution de l’analyse qui aboutit à mettre de plus en plus l’accent sur les relations de dépendance, sur les satisfactions instinctuelles, voire sur la frustration – ce qui est la même chose –
Qu’est-ce qu’il décrit, d’autre part, comme étant ce qu’on observe à la fin de l’analyse ? Comme marquant, dans les rares cas (il dit qu’il n’y en a pas plus de 25%) où les analyses sont achevées, vraiment terminées ? il les décrit comme un état de narcissisme chez le sujet – il dit : de narcissisme chez le sujet – qui va à une sorte d’exaltation sans frein de désirs, qui donne au sujet une espèce de sensation enivrée de maîtrise de la réalité, tout à fait encore illusoire, dont le sujet a besoin dans une période si on peut dire « post-terminale » pour se libérer par une sorte de progressive remise en place de la nature des choses.
Il décrit la dernière séance comme je ne sais quoi qui ne se passe pas sans chez l’un et l’autre des partenaires, la plus forte envie de pleurer (et il l’écrit).
Est-ce que vous ne voyez pas qu’il y a là quelque chose qui à la fois a l’importance et la valeur d’un témoignage extrêmement précieux, ce qui peut être décrit non seulement comme les extrêmes, mais la pointe de toute une façon d’opérer dans l’analyse, et, en même temps, doit nous laisser tout de même une impression alors de jeu extraordinairement peu satisfaisant, après tout !
L’idée que nous pouvons nous faire serait elle-même l’idée d’un idéal utopique, ce qui assurément déçoit en nous quelque chose.
N’est-il pas possible de concevoir comment certaine façon de comprendre l’analyse, ou plus exactement de ne pas comprendre certains éléments ou certains ressort absolument essentiels dans l’analyse, doit mener non seulement à une pareille conception, mais, comme vous le voyez, aussi à de pareils résultats.
Je laisse ceci en suspens.
Ce que je veux dire ...
Je vais prendre un exemple, qui est déjà pour vous extrêmement familier, parce que je suis revenu vingt fois dessus, c’est le cas de Dora. Je vais tout de suite venir au fait.
Ce qui est négligé, c’est évidemment la fonction de la parole en tant que fonction de reconnaissance, en tant que dimension par où le désir du sujet et authentiquement intégré sur le plan symbolique. Comment devons-nous, semble-t-il, correctement concevoir, situer, le point où doit se faire cette conjonction du désir reconnu du sujet avec cette formulation, cette nomination devant l’autre, par où s’établit ce qui est à proprement parler non pas la satisfaction du désir, ni de je ne sais quel primary love, mais la reconnaissance du désir quel qu’il soit, et à quelque niveau qu’il se situe dans la composition du sujet.
Je vais vous dire le point sur lequel se situe cette ligne, ce partage dont il me semble que tout l’achèvement de ce que nous avons à dire sur la technique doit vous apporter les fondements et les bases.
Rappelez vous ce que fait Freud avec Dora ? Dora est une hystérique. Freud à ce moment-là ne connaît pas suffisamment (de son propre aveu, il l’a écrit et ré écrit et répété, refoutu en note partout, dans tous les coins, et même dans le texte) ce qu’il appelle « la composante homosexuelle » - ce qui ne veut rien dire, enfin c’est une étiquette ! – Cela revient à dire qu’il ne s’est pas aperçu justement de la position de Dora, de ce qu’était justement l’objet de Dora. Il ne s’est pas aperçu, pour tout dire, que – là, en O’ – c’est Madame K.
Que fait Freud par son intervention ? Il aborde Dora sur le plan de ce qu’il appelle lui-même « la résistance » c’est-à-dire quoi ? Je vous l’ai déjà expliqué : Freud fait intervenir, c’est absolument manifeste – son ego, la conception qu’il a lui, de ce pour quoi est fait une fille : une fille, je vous l’ai déjà dit, c’est fait pour aimer les garçons. Il est manifeste qu’il y a là quelque chose qui ne va pas, qui la tourmente, qui est refoulé : ce qui est refoulé ça crève les yeux, elle aime M.K. Elle aime peut-être un peu Freud par la même occasion ; quand on entre dans cette ligne c’est tout à fait évident.
Freud pour de certaines raisons qui sont également liées à son point de départ erroné, ne lui interprète même pas les manifestations de prétendu transfert à son égard ; c’est-à-dire qu’il n’a pas l’occasion de se tromper en lui disant qu’elle commence à manifester quelque chose qui est une fiction de transfert, par rapport à lui, Freud. Il lui parle simplement de K.
K. qu’est-ce que ça veut dire ? Que précisément à ce niveau là, au niveau de l’expérience des autres où le sujet a à reconnaître les désirs ; et s’ils ne sont pas reconnus, ils sont comme tels interdits. Et c’est là que commence en effet le refoulement.
Dora, au niveau habituel à celui où elle a déjà compris si on peut dire à ne rien comprendre, c’est là que l’analyse se trouve intervenir, dans une expérience qui est en somme en tous points homogène à l’expérience de reconnaissance chaotique, voire avortée, avec laquelle il a déjà fait toute son expérience.
Freud est là, et lui dit ; « vous aimez M. K. »
Il se trouve qu’en plus il le dit assez maladroitement pour que Dora casse immédiatement. Mais il aurait pu le dire – s’il avait été, à ce moment-là, initié à ce qu’on appelle l’analyse des résistances – le lui faire déguster, par petites bouchées , c’est-à-dire qu’il aurait commencé à lui apprendre que telle et telle chose étaient chez elle une défense, et, à force, lui enlever comme ça toute une série de petites défenses, il aurait fait très exactement ce qui est à proprement parler l’action suggestive, c’est-à-dire qu’il aurait introduit dans son ego l’élément, l’addition, la motivation supplémentaire. Freud a écrit quelque part que le transfert c’est ça et d’une certaine façon, il a raison. C’est ça ! Seulement il faut savoir à quel niveau. Il aurait assez progressivement modifié son ego pour que Dora fasse le mariage – aussi malheureux que n’importe quel mariage – à cette occasion, avec M. K.
Que devons-nous, au contraire, concevoir comme ayant été ce qui aurait du se passer ?
C’est que la parole de Freud, au lieu d’intervenir là, en O’ – où elle intervient comme ego de Freud, et comme tel, comme tentative, d’ailleurs tout à fait aussi valable qu’une autre, de repétrissement, de remodification, d’addition supplémentaire au moi de Dora – si elle était intervenue en lui montrant au contraire que c’est Mme K., elle-même...
En effet, il intervient au moment où, par ce jeu de bascule, le désir de Dora est là, en O (moment du désir de Dora pour Mme K.)... C’est l’histoire même de Dora dans cet état d’oscillation où elle ne sait pas si ce qu’elle aime c’est elle-même, son image magnifiée dans Mme K. ou si c’est son désir pour Mme K. Et c’est très précisément parce que cette oscillation, bascule perpétuelle, se produit sans cesse, que dora n’en sort pas.
C’est le moment où le désir est là, en O, que Freud doit le nommer ; à ce moment-là, il se réalise effectivement, il peut se réaliser ; dans toute la mesure où l’intervention est assez répétée, assez complète, peut se réaliser en effet la Verliebkeit, qui est méconnue, qui est brisée, perpétuellement réfractée, comme une image sur l’eau qu’on arrive pas à saisir.
Ici Dora, en effet peut reconnaître son désir, et l’objet de son amour, comme étant effectivement Mme K.
Vous voyez que c’est une illustration de ce que je vous disais tout à l’heure : si Freud avait révélé à Dora qu’elle était amoureuse de Mme K. elle le serait devenue effectivement. Est-ce là le but de l’analyse ? Non, c’est sa première étape. Et, si vous l’avez loupée, ou bien vous cassez l’analyse, comme Freud l’a fait, ou bien vous faites une orthopédie de l’ego. Mais vous ne faites pas une analyse !
Est-ce que vous concevez dans quel sens l’analyse, conçue comme progressif écorchage, pelage à la façon dont on opère un fruit, des systèmes de défense est quelque chose qui n’a aucune raison de ne pas marcher ? C’est que les analystes appellent trouver dans l’ego du sujet, ou du moins dans la partie saine, comme ils disent, leur allié ; c’est-à-dire simplement qu’ils arrivent à tirer en effet de leur côté la moitié de l’ego du sujet, puis la moitié de la moitié .. etc... Et pourquoi est-ce que ça ne fonctionnerait pas avec l’analyse, puisque c’est comme ça que se constitue l’ego dans l’existence ? Seulement il s’agit de savoir si c’est ça que Freud nous a appris, en nous montrant que la parole était déjà évidente, incarnée dans l’histoire même. Si le sujet ne l’a pas incarnée, en d’autres termes si cette parole bâillonnée est latente dans les symptômes du sujet, si nous devons la délivrer, comme la belle au bois dormant ou si nous ne devons pas la délivrer ?
Si nous ne devons pas la délivrer, faisons alors un type d’analyse qui se base sur le terme d’analyse des résistances. Mais ce n’est pas ça que Freud a voulu dire quand il a parlé à l’origine d’analyser les résistances. Nous verrons quel est le sens légitime qu’il faut donner à ce terme d’analyse des résistances.
Nous voyons donc que si Freud était intervenu là, en O, s’il avait permis au sujet de nommer son désir – il n’était pas nécessaire qu’il le lui nomme – il se serait précisément produit en O’ ceci : l’état de Verlicbkeit.
Il ne faut pas omettre que d’un autre côté le sujet aurait très bien su que c’était Freud qui lui avait donné cet objet de Verliebkeit. Ce n’est pas là que se termine le processus. Lorsque cette bascule s’est faite, qui faisait que le sujet en même temps que sa parole réintégrait la parole de l’analyste (miroir), une reconnaissance lui est permise de son désir. Cela ne se produit pas en une fois. Et c’est parce que le sujet voit quelque chose d’aussi précieux que cette complétude, vers laquelle il va, comme devant ce qui apparaît de plus en plus, dans ces ‘mues’ même –retenez ce terme nous y reviendrons. Ce n’est pas moi qui l’ai inventé, on a parlé d’interprétations « mutatives » - dans ces mues, comme dans un mirage, c’est dans cette mesure où le sujet reconquiert son Idéal Ich, que Freud peut alors prendre sa place au niveau de l’Ich Idéal.
Nous allons en rester là pour aujourd’hui.
Cette notion du rapport de l’analyste avec l’Ich Idéal pose toute la question su surmoi. Vous savez que quelquefois c’est même pris comme synonyme de surmoi (l’Ich Idéal)
Vous sentez que j’ai pris les choses par un bout, comme on gravit une montagne. Il y a évidemment un autre sentier, par lequel on aurait pu le prendre, un sentier descendant : poser tout de suite la question, qu’est-ce que c’est que le surmoi ?
Cela semble aller de soi, mais ça ne va pas de soi ! Jusqu’à présent toutes les analogies qui ont été données, les références à l’impératif catégorique, à la conscience ... sont des analogies extrêmement confuses ... Mais ce n’est quand même pas pareil, sans cela, on ne parlerait pas de surmoi.
Laissons là les choses.
Laissons aussi l’évolution en suspens. Ce que vous avez vu de ce qu’on peut considérer comme une première étape, une première phase de l’analyse, le passage de quelque chose qui est en O – c'est-à-dire du moi du sujet, en tant que constitué mais inconnu au sujet, là, en dedans de lui, en deçà de ce qu’il peut reconnaître – le progressif passage de cette image en O’, - c’est-à-dire là où le sujet peut reconnaître ses successifs investissements imaginaires – vous avez vu qu’il est corrélatif aussi de la possibilité pour le sujet de mettre en action, de réintégrer dans cette image et dans la mesure où chaque fois cette image qui se projette réveille pour lui le sentiment de l’exaltation sans frein, de la maîtrise de la possibilité de toutes les issues, qui est déjà donné à l’origine dans l’expérience du miroir, mais d’une certaine façon : en pouvant en même temps le nommer, parce qu’il a quand même vécu depuis ce temps, il a appris à parler, sinon il ne serait pas là en analyse.
C’est là une première étape. Et je dirai presque une première étape qui a une très forte analogie avec le point où nous laisse M. Balint. Car, qu’est ce que cette espèce de narcissisme sans frein, exaltation des désirs ? Qu’est-ce sinon le point où déjà (où je l’ai mené) aurait pu atteindre Dora ? Allons-nous la laisser là, dans cette « contemplation » - comme c’est quelque part dans l’observation, devant l’image de la Madone devant laquelle un homme et une femme sont en adoration ?
Comment devons-nous concevoir la suite du processus ?
Je vous laisse là aujourd’hui, parce que, pour faire le pas suivant, il faut approfondir ce qu’est la fonction de l’Ideal Ich, dont vous voyez que l’analyste occupe la place, à un moment, pour autant qu’il fait son intervention au bon endroit, au bon moment, à la bonne place.
Que va-t-il faire de cette fonction, de cette place qu’il occupe ?
C’est le prochain chapitre du maniement du transfert, que je laisse ouvert, comme tel, aujourd’hui.