Le miroir de Dora :

Des imagos morcelantes à la reconquête du Moi Idéal

Vanessa Brassier

 

 

 

Introduction

Avant d'en venir aux séances des Ecrits techniques où il est question de Dora et de Madame K, je vous livre ici en guise d'introduction et de transition vers le schéma optique les idées qui me sont venues suite à notre lecture de " la dynamique du transfert " et du texte de Liliane " clichés et prototypes ou encore imagos ".

Je me suis arrêtée aux concepts de répétition et de déterminisme psychique qu'impliquent les notions de clichés, d'imagos, de modèles et de prototypes que nous avons rencontrées. Nous savons que Lacan fera de la répétition un des quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse.

Quant à Freud, son texte sur la dynamique du transfert l'introduit d'entrée de jeu : " N'oublions pas que tout individu….possède une manière d'être personnelle, déterminée, de vivre sa vie amoureuse…. " Et, phrase suivante, il continue : " on obtient ainsi une sorte de cliché (quelques fois plusieurs ), cliché qui, au cours de l'existence, se répète plusieurs fois, se reproduit, etc… ". Puis il parle deux lignes après des " émois qui déterminent la vie amoureuse. " Suivent alors des développements sur le transfert comme phénomène de répétition. Ce qui m'a retenu particulièrement c'est cette notion de cliché qui se répète et d'imago inconsciente.

Cela m'a évoqué le texte de Lacan sur Les Complexes familiaux. Le terme d'imago m'a servi de mot-pont et la matrice imaginaire de Dora d'horizon. Dans ce texte de 1936, Lacan définit ce qu'il nomme le " complexe " en rapport avec la réalité vécue du sujet à " une étape donnée du développement psychique ". Pour ce que j'en ai compris, le complexe est une trace, une inscription psychique qui vient fixer dans l'inconscient une certaine relation à l'objet et un certain mode de jouissance, corrélatifs à un stade donné du développement psychique. J'y vois un peu l'équivalent du fantasme, mais Lacan n'emploie pas encore ce terme.

Cette " forme fixée " qu'est le complexe, nous dit Lacan, vient conditionner notre rapport au monde et, plus précisément, il exprime -le terme m'a plu- " la stagnation devant un même objet ". Au fond, ces formules se rapporteraient à l'inertie du fantasme et à la fixation libidinale qui engendrent la répétition des symptômes.

Voici la définition que Lacan donne ensuite du complexe, où il introduit le terme d'imago : " C'est comme facteur essentiellement inconscient qu'il [ le complexe ] fut d'abord défini par Freud. Son unité est en effet frappante sous cette forme, où elle se révèle comme la cause d'effets psychiques non dirigés par la conscience, actes manqués, rêves, symptômes. Ces effets forcent d'admettre comme élément fondamental du complexe cette entité paradoxale : une représentation inconsciente désignée sous le nom d'imago. " Puis, dans les chapitres suivants, Lacan décline les différentes imagos qui s'inscrivent, au cours de son développement, dans le psychisme d'un sujet en lien avec les complexes qu'elles animent : complexe de sevrage, complexe d'intrusion puis complexe d'Œdipe.

L'imago maternelle :

Pour Dora, notre petite hystérique, c'est autour du complexe de sevrage et de l'imago maternelle que se font les fixations libidinales les plus fortes et que s'organise sa névrose. Notons à ce propos que, dans ses Complexes familiaux, Lacan insiste beaucoup sur la puissance de cette imago archaïque dans le psychisme humain -l'imago de la mère en lien avec la relation de nourrissage, donc avec la pulsion orale. " L'imago du sein maternel domine toute la vie de l'homme ", écrit-il. Et plus loin il ajoute que " l'imago de la mère tient aux profondeurs du psychisme et [ que ] sa sublimation est particulièrement difficile ". Or, on retrouve la prégnance de l'imago maternelle à l'œuvre dans le fantasme de Dora. Souvenons-nous de cette image, souvenir le plus lointain mais le plus vivace, qui lui revient en séance : elle-même encore infans suçotant son pouce gauche -substitut du sein maternel- tout en tiraillant l'oreille de son frère -complément phallique de sa mère et/ou d'elle-même. C'est là le cœur de son fantasme, l'imago qui vient déterminer, conditionner sa position subjective dans l'existence : " Il semble, nous dit Lacan dans son Intervention sur le transfert, qu'on ait là la matrice imaginaire où sont venues se couler toutes les situations que Dora a développées dans sa vie -véritable illustration pour la théorie, encore à venir chez Freud des automatismes de répétition.

" Quand le Lacan des Complexes familiaux parle de " forme fixée " du complexe et de " stagnation devant un même objet ", il s'agit, nous l'avons vu, de la fixation de la libido à une imago et à l'objet qui lui correspond, soit pour Dora l'objet de la jouissance orale que supporte l'imago maternelle et qui constitue son seul mode de satisfaction.

Voici comment Lacan l'exprime dans son Intervention sur le transfert : pour Dora, " la femme, c'est l'objet impossible à détacher d'un primitif désir oral [ fixation, stagnation ]où elle faut pourtant qu'elle apprenne à y reconnaître sa propre nature génitale ". Dirions-nous que la sexualité génitale de Dora reste en rade dans la mesure où son désir demeure captif d'une imago archaïque qui n'a pu être dépassée ou, pour le dire autrement, parce que sa jouissance orale n'a pas été castrée ?

Le Lacan des Complexes familiaux dirait que chez Dora l'imago maternelle n'a pas été sublimée. Or " l'imago pourtant doit être sublimée pour que de nouveaux rapports s'introduisent avec le groupe social, pour que de nouveaux complexes les intègrent au psychisme. " " Désir morcelé " et " désir surmonté " : N'oublions pas que l'imago maternelle se constitue avant le stade du miroir, soit avant l'assomption de l'image spéculaire qui rassemble dans sa forme unifiée le corps morcelé du sujet. Lacan précise en effet dans son texte de 1936 qu'au moment du complexe de sevrage et de la constitution de l'imago maternelle, le moi n'est pas constitué : il n'y a pas d'image du moi, ni de narcissisme, mais seulement un corps morcelé. Et la clinique de l'hystérie nous manifeste d'ailleurs, par son cortège de symptômes somatiques et son anatomie fantasmatique, combien ces images morcelantes restent à l'œuvre dans l'inconscient. Dora nous l'a montré, ses symptômes découpant sur son corps des zones érogènes relatives à l'oralité -inscription répétitive, et même réinscription dans le réel du corps d'une première marque de jouissance, dont la matrice -ou le fantasme- est à la fois la forme imaginaire et la trace symbolique.

Pour faire la transition avec le séminaire sur les Ecrits techniques de Freud, je reprendrai quelques passages de la séance du 7 avril 1954 où Lacan évoque le stade du miroir et la constitution du désir dans le rapport réflexif à l'image de l'autre.

Le problème que j'ai rencontré était de concilier, ou plutôt de faire coexister, l'imago du corps morcelé à l'oeuvre dans le fantasme de l'hystérique en général et de Dora en particulier avec l'imago du corps propre, qui se constitue pendant le stade du miroir, où s'érige l'Ideal-Ich que viendrait incarner pour Dora la belle Madame K.

Quel lien y a-t-il entre ces deux imagos chez l'hystérique -celle du corps propre et celle du corps morcelé ? Qu'est-ce qui a échoué pour que la belle image unifiée contemplée par Dora ne soit venue à bout de son morcellement fonctionnel ? Comment le désir et le corps morcelés de l'hystérique peuvent-il composer, s'assortir, voisiner avec l'image unifiée du miroir ? Et enfin quel est le rôle de l'Ideal-Ich dans le passage entre " désir morcelé " et " désir surmonté " ?

Je vous cite Lacan qui m'a éclairé un peu sur ces questions par cette articulation qu'il fait entre Ideal-Ich et morcellement : " L'homme, dans ses premières phases n'arrive pas d'emblée d'aucune façon à un désir surmonté. Ce qu'il reconnaît et fixe dans cette image de l'autre, c'est un désir morcelé [il doit s'agir pour Dora de ce " primitif désir oral "]. Et l'apparente maîtrise du miroir lui est donnée, au moins virtuellement, comme totale. C'est une maîtrise idéale.

C'est l'Ideal-Ich [que viendrait incarner Madame K]. Son désir, lui, au contraire, n'est pas constitué. Ce que le sujet trouve dans l'autre, c'est d'abord une série de plans ambivalents, d'aliénations de son désir -d'un désir encore en morceaux. Tout ce que nous connaissons de l'évolution instinctuelle nous en donne le schéma, puisque la théorie de libido dans Freud est faite de la conservation, de la composition progressive d'un certain nombre de pulsions partielles, qui réussissent ou ne réussissent pas à aboutir à un désir mûr. " Si l'on reprend cette formule de " stagnation devant un même objet ", l'objet partiel de la pulsion oral dans notre cas, nous pourrions dire que le désir de Dora, son désir de femme adressé à un homme, le " désir mûr " dont parle Lacan, ne s'est pas encore constitué. Chez Dora en effet, les pulsions partielles n'ont pas réussi à aboutir à un " désir mûr " et la " reconnaissance de l'objet viril " dont il est question dans l'Intervention sur le transfert -et synonyme à mon sens de ce " désir mûr "- reste à conquérir : Dora n'a pas réalisé " l'assomption de sa féminité corporelle ".

Suit un passage un peu compliqué : " Le corps comme désir morcelé se cherchant, et le corps comme idéal de soi, se reprojettant du côté du sujet comme corps morcelé, pendant qu'il voit l'autre comme corps parfait. Pour le sujet, un corps morcelé est une image essentiellement démembrable de son corps. " Je vous livre le commentaire de M. Hyppolite qui éclaire un peu ce passage : " Les deux se reprojettent l'un sur l'autre en ce sens que tout à la fois, il [le sujet] se voit comme statue et se démembre en même temps, projette le démembrement sur la statue, et ce dans une dialectique non finissable. "

Je trouvais ce passage intéressant pour introduire la question du schéma optique et des jeux de miroir entre Dora et Madame K, de cette oscillation perpétuelle entre O et O' dont il est question quelques séances plus loin. Si Madame K incarne l'image idéale qui fascine Dora, image magnifiée qui se reprojette sur Dora, cette dernière ne parvient pas toutefois à y reconnaître sa propre nature génitale, dès lors que dans ce jeu de miroir, c'est aussi son désir morcelé qui se projette dans cette image de l'autre qui lui revient. Captive de son fantasme morcelant, la femme que Dora contemple dans le miroir reste " l'objet impossible à détacher de son primitif désir oral. " Seulement elle ne le sait pas, la belle image i (a) venant voiler cet objet et ce désir morcelé. " Dans une dialectique non finissable ", nous dit Hyppolite. Oui, à moins qu'intervienne dans l'analyse cette autre dimension, la dimension symbolique qui ouvre à la reconnaissance du désir, à son intégration et son dépassement -je dis dépassement en écho à ce " désir surmonté " dont parle Lacan. C'est en ce point peut-être que Freud a échoué avec Dora.

Nous y reviendrons ultérieurement. Arrêtons-nous pour le moment à cette séance du 15 mai 1954 où Lacan parle de Dora et de Madame K. Je partirai d'une phrase qui a retenu mon attention : " Toute l'histoire de Dora est dans cette oscillation où elle ne sait pas si elle n'aime qu'elle-même, son image magnifiée dans Madame K, ou si elle désire Madame K. "

Une remarque pour commencer. Dora ne sait pas. Ce non-savoir n'est pas ignorance mais plutôt méconnaissance, une méconnaissance impliquée par la fonction du moi qui " ne sait rien des désirs du sujet " Lacan dit même que " Dora en est encore à ce stade, où si je puis dire, elle a appris à ne rien comprendre. " La fonction de l'analyste est ici de lever le voile moïque de cette méconnaissance pour qu'advienne la vérité du sujet de l'inconscient. Ou pour le dire de manière lapidaire, le parcours analytique -tel que Lacan le conçoit et le formule à cette période de son enseignement- va de la méconnaissance imaginaire à la reconnaissance symbolique -reconnaissance du désir que l'acte analytique doit permettre de nommer car " le désir n'est jamais réintégré que sous une forme symbolique ". Et c'est dans les méandres de la parole dénouée, désarrimée, désinsérée que le sujet pourra reconnaître toutes les étapes de son désir mais à condition que l'analyste, qui occupe la place de l'Autre, lui en donne l'occasion.

Voilà peut-être un début de réponse possible aux questions que je me posais: c'est la dimension symbolique, l'acte de nomination de la parole analysante qui permet au sujet de reconnaître son désir morcelé dans les images constitutives de son moi qui se réfractent sur la personne de l'analyste, support du transfert imaginaire. " Il s'agit, nous dit Lacan, que le sujet aperçoive les images captatrices qui sont au fond de la constitution de son moi " Et plus loin, il ajoute que " pour le sujet, la désinsertion de son rapport à l'autre fait varier, miroiter, osciller, complète et décomplète l'image de son moi. Il s'agit qu'il l'aperçoive dans sa complétude, à laquelle il n'a jamais eu accès, afin qu'il puisse reconnaître toutes les étapes de désir, tous les objets qui sont venus apporter à cette image sa consistance, sa nourriture, son incarnation. " Il me semble que cette image que le sujet doit apercevoir dans sa complétude, c'est son Moi Idéal.

Au fond, il s'agirait pour le sujet de découvrir quelle est cette image qui le captive et de quoi -de quels désirs- cette image est constituée. Il n'y a donc pas de contradiction entre le désir morcelé et la belle image qui le voile. Au contraire, la " complétion de l'image " comme le dit Lacan et son assomption par le biais du transfert imaginaire permet au sujet de réintégrer son désir, à condition toutefois que l'acte de parole vienne le nommer -c'est la dimension symbolique du transfert. L'état de Verliebheit (l'état amoureux) qui se produit en ce point où se focalise l'identification narcissique sur la personne de l'analyste indique ce moment de complétion ou de complétude, celui où le sujet reconquiert son Moi Idéal. Il me semble que c'est aussi le moment où le plan symbolique du transfert se branche sur le plan imaginaire.Mais ce moment de bascule où se réalise la Verliebheit dans le transfert ne peut se produire qu'à être nommé : " si Freud avait révélé à Dora qu'elle était amoureuse de Madame K, elle le serait devenue effectivement. "

Cette bascule, nous dit Lacan, constitue la première étape de l'analyse, le franchissement du miroir, ou encore " le passage de O en O' -de ce qui, du moi, est inconnu au sujet à cette image où il reconnaît ses investissements imaginaires. " Or, ce point de passage, Dora ne l'atteint pas dans la cure, et elle reste captive de sa fascination, captive de la belle image où gît à son insu l'objet de son désir morcelé. D'où cette oscillation perpétuelle, nous dit Lacan, " où elle ne sait pas si elle n'aime qu'elle-même, son image magnifiée dans Madame K ou si elle désire Madame K. "

Faute d'être intervenu au niveau symbolique, à la place de l'Idéal du Moi, Freud n'a pas permis à Dora de saisir cette image dans sa complétude, de la reconnaître et de s'y confronter pour que puisse enfin émerger ce désir qui l'habite. Dans ce désir de Dora pour Madame K, je vois ce désir morcelé, la résurgence de ce " primitif désir oral " accroché à l'imago maternelle archaïque, celle dont parle Lacan et Freud avant lui quand il décrit des liens sensuels au premier objet d'amour ou à son imago. Nous l'avons évoqué plus haut : fixation, stagnation de libido à l'imago maternelle, désir morcelé, non surmonté, qui se projette dans l'autre en O' et qui revient sur Dora en O. Ce qui se manifeste cliniquement par des symptômes somatiques, par exemple cette aphonie que Lacan interprète comme " le violent appel de la pulsion érotique orale dans le seule à seule avec Madame K " Morcellement fonctionnel et désir morcelé. Mais ce désir, Freud n'a pu permettre à Dora de le nommer puisque, comme lui-même l'a écrit et répété, il n'avait encore découvert la " composante homosexuelle " de ses patientes hystériques. Quant à la belle image, le Moi Idéal, c'est cette forme unifiée, magnifiée où Dora cherche à se reconnaître…comme femme.

Ce que Dora tente de conquérir, c'est en effet l'identification narcissique à la femme qu'incarne la belle Madame K, identification à son sexe, identification secondaire, ou encore " assomption de sa féminité corporelle " comme dit Lacan.

Mais encore aurait-il fallu que l'objet de son amour soit nommé, reconnu dans l'analyse pour que se réalise ce fameux passage de 0 en 0', franchissement qui aurait permis que se dessine et se complète l'image narcissique de Dora où elle aurait pu reconnaître en la personne de Madame K son Moi Idéal.

Voilà ce qu'en dit Lacan : " Si l'analyse, au contraire, avait été correctement menée, qu'est-ce qui aurait dû se passer ? Qu'est-ce qui se serait passé si au lieu de faire intervenir sa parole en 0', c'est-à-dire de mettre en jeu son propre ego dans le but de repétrir, de modeler celui de Dora, Freud lui avait montré que c'était Madame K qu'elle aimait ? ". Il me semble que ce " montrer " , comme le " révéler " de la citation ci-dessus désignent ici l'acte de parole, soit la dimension symbolique du transfert que Freud a résolument manqué avec Dora.

 

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