Lesquels manquent le plus, des hommes ou des femmes ?

Liliane Fainsilber

 

Je réponds en partie seulement à une question qui a été posée concernant le manque d’objet du côté des hommes et des femmes.

1- Je commence par le manque d’objet du côté des femmes, avec la forme du complexe de castration féminin :

Comme je relisais cette après-midi un texte de Freud qui se trouve dans l’Abrégé de psychanalyse et qui a pour titre « Un exemple de travail psychanalytique », je suis tombé sur un passage qui devrait être une bonne entrée en matière pour saisir ce qu’est cet objet a.

« Le sein nourricier de sa mère est pour l’enfant le premier objet érotique, l’amour s’appuie sur la satisfaction du besoin de nourriture. Au début, l’enfant ne différencie certainement pas le sein qui lui est offert de son propre corps.

C’est parce qu’il s’aperçoit que le sein lui manque souvent que l’enfant le situe au dehors et le considère dès lors comme un objet, un objet chargé de l’investissement narcissique primitif et qui se complète par la suite en devenant la personne maternelle.

Donc ce sein devient objet lorsque l’enfant repère qu’il lui est extérieur, qu’il est « coupé » de lui.

La « coupure » passe entre donc entre le sein et l’enfant. Il devient objet, objet a une fois qu’il a été perdu, lorsqu’il ne fait plus parti du corps du nourrisson.

Cette question de la coupure est ce qui caractérise l’objet a. C’est ce qu’en souligne Lacan dans les trois séances de l’Angoisse.

Cette coupure est évidente pour le sein, la merde, le phallus mais elle l’est beaucoup moins pour le regard et la voix. On peut couper la parole mais ce n’est pas la voix.

Quant au regard, est-ce que fermer les yeux peut faire coupure ?

Les autres objets, le scybale – autrement dit la merde, le regard, la voix et le phallus sont également introduits par la mère.

Voici ce qu’en dit Freud : Celle-ci ne se contente pas de nourrir l’enfant, elle soigne l’enfant et éveille aussi en lui maintes autres sensations physiques agréables ou désagréables.

Grâce aux soins qu’elle lui prodigue (parmi ces soins, l’apprentissage de la propreté) elle devient sa première séductrice. (p.60)

Ce qui m’a aussi frappé dans ce texte c’est le parallélisme que Freud établit entre justement le sein et le pénis, pour décrire le complexe de castration féminin.

« Son désir de posséder un pénis, désir de fait inassouvissable, peut se satisfaire si elle réussit à transformer son amour de l’organe en amour de l’homme possesseur de ce dernier, cela de la même façon qu’elle transféra jadis l’amour inspiré par le sein de sa mère à toute la personne de celle-ci ».

Même si Lacan a maintes fois dit que ce roc du complexe de castration était certes un point d’impasse, mais que c’était avant tout celui de Freud et que donc il pouvait être franchi, je trouve que ces formulations freudiennes ne peuvent que laisser quelques échos en nous.

Elles comportent, pour tout dire, quelques accents de vérité. Même si elles laissent hors champ ce que Lacan a appelé l’autre jouissance, une jouissance au-delà du phallus, concernant la jouissance phallique proprement dite il me semble que ça tient tout à fait.

C’est aussi me semble-t-il ce que Lacan disait dans le séminaire des Formations de l’inconscient : que pour une femme, à la sortie de l’Œdipe, l’important c’est que ce phallus, elle sache où le trouver. C’est un homme qui le détient.

2- Pour les hommes si nous tenons compte de la forme du complexe de castration masculin avec la menace de castration qui le force à abandonner l’objet maternel et aussi bien sa position féminine passive vis à vis du père, il me semble que ce qui fonde le manque d’objet, c’est justement l’objet maternel interdit de par la loi du père.

Voici ce qu’il en dit dans la séance du 16 janvier “…Le mythe de l'Œdipe ne veut pas dire autre chose, c'est qu'à l'origine le désir, le désir du père et là loi ne sont qu'une seule et même chose et que le rapport de là loi au désir est si étroit que seule là fonction de la loi trace le chemin du désir; que le désir, en tant que le désir de là mère, pour là mère, est identique à là fonction de là loi. C'est en tant que la loi l'interdit qu'elle impose de la désirer; car après tout là mère n'est pas en soi l'objet le plus désirable.

Si tout s'organise autour de ce désir de là mère, si c'est à partir de là que se pose la femme qu'on doit préférer, car c'est de cela qu'il s'agit, soit autre que la mère, qu'est-ce que cela veut dire? sinon qu'un commandement s'impose, s'introduit dans là structure même du désir; que pour tout dire on désire au commandement. Qu'est-ce que tout le mythe de l'Œdipe veut dire, sinon que le désir du père est cela qui a fait là loi “.

Je pense que c’est ce que Lacan développe également en évoquant la façon dont l’objet maternel interfère dans le choix de l’objet d’amour ultérieur, soit en limitant ce choix de l’objet, soit en lui donnant sa coloration, son attrait. .

C’est dans le séminaire du 9 janvier : « En tout cas puisque une part importante de nos spéculations concernent le choix de l’objet d’amour et que c’est dans les perturbations de cette vie amoureuse que gît une part importante de l’expérience analytique, que, dans ce champ la référence à l’objet primordial, à la mère, est tenue pour capitale, la distinction s’impose de savoir où il faut situer cette incidence criblante, du fait que pour certains il en résultera qu’ils ne pourront fonctionner pour l’orgasme qu’avec des prostituées et que pour d’autres ce sera avec d’autres sujets, choisis dans un autre registre….. Comment cela se produit-il ?

Ce tableau, ce schéma – donc le schéma optique simplifié – nous permet de désigner ce que je veux dire ».

Donc il met l’attrait de l’objet, cette couleur, cette glamour, cette brillance au niveau même où se produit le signal de l’angoisse, en ce x du moins phi." (c’est dans la séance du 6 janvier )

Et la limitation du choix des objets d’amour au niveau du cadre, de l’encadrement, donc je pense que c’est un niveau du miroir plan qui symbolise d’Autre.

Donc pour résumer il me semble que c’est avec sa privation phallique qu’une femme assume son manque et a donc la possibilité de désirer et d’aimer un homme « porteur de l’organe » convoité.

Pour les hommes, c’est l’objet maternel posé comme interdit qui leur impose leur destin amoureux … faute de mieux. (J’ai modifié le schéma qui se trouve figuré dans la version API de l’angoisse, parce que justement, à ce temps de son élaboration (selon les schémas des sténotypies) il a supprimé le bouquet de fleurs qui servait de point d’accommodation pour voir le vase virtuel et l’a remplacé par « a » plus précisément l’objet a.)