DORA OU L'IMPASSE DU DESIR

Vanessa Brassier

La question de l'impasse du désir chez l'hystérique en général et chez Dora en particulier m'a amené à reconsidérer l'"amour homosexuel" (1)entre Dora et Madame K. à la lumière de la relation mère/fille et des textes de Freud sur la sexualité féminine (2). J'ai pensé qu'il méritait d'appronfondir un peu ce qu'on désigne sans vraiment l'expliciter par ce fameux lien ou cet intérêt homosexuel -Lacan évoque quant à lui la « tendance homosexuelle »(3) de Dora. Je me suis demandée alors quel objet incarnait au fond Madame K. pour Dora. En relisant le texte de Lacan avec cette question, j'ai retrouvé ce que j'avais déjà perçu chez Freud : le clivage, le dédoublement ou plutôt la coexistence de deux figures de femme incarnées par Mme K. Aussi, pour ma part, j'évoquerai cet « amour homosexuel » dans son ambivalence :
-D'une part, Mme K est pour Dora un substitut maternel. C'est la résurgence de la mère comme premier objet d'amour exclusif et passionnel. Freud, d'ailleurs, identifie Mme K à la mère de Dora quand il en parle comme de "ces deux femmes aimées, l'une jadis, l'autre maintenant" ( 4). Or, cette femme aimée jadis, qui est-elle sinon la mère préoedipienne ? D'ailleurs, quand Freud évoque l'intimité complice de Dora et de Mme K., seules dans la chambre conjugale, cette promiscuité amoureuse n'est-elle pas comme la réédition de la relation fusionnelle originelle entre mère et fille ? Or, c'est à cette figure de mère archaïque, préoedipienne qu'est rattachée la jouissance orale, au coeur du fantasme de Dora. N'est-ce pas la dimension du réel pulsionnel qui est ici en cause, une reviviscence de la sexualité préoedipienne ? Lacan parle à ce propos du "violent appel de la pulsion érotique orale dans le « seule à seule » avec Mme K."(5) Ici, Mme K c'est la mère comme objet de jouissance, "objet impossible à détacher d'un primitif désir oral" (6).
-D'autre part, Mme K incarne aussi la mère côté femme, femme idéale, fascinante. Ici la dimension imaginaire est prégnante dans le lien de Dora à Mme K. Et Lacan de multiplier les expressions pour dire cette captation par l'image : "l'attachement fasciné", "l'idôlatrie", "l'adoration", "l'ensorcellement", des mots pour évoquer l'effet produit sur Dora par "la blancheur ravissante [du] corps" de Mme K. On peut penser ici à la figure d'Anne-Marie Stretter et au ravissement de Lol V.Stein dont Lacan disait: "Ravie. On évoque l'âme et c'est la beauté qui opère" (7), beauté de l'image éblouissante du corps de l'Autre femme désirée par un homme. On sent chez Dora cette fascination, cette aspiration par l'image idéale, comme si elle cherchait, via Mme K, à donner consistance à La Femme -qui n'existe pas-. Il me semble ici que, dans ce lien homosexuel qui l'unit à Mme K., Dora cherche une réponse à son être, à son être de femme, une réponse du côté de l'image : à la place du signifiant manquant dans l'Autre, Dora érige la belle Mme K comme réponse. C'est ainsi que je comprends ce que dit Lacan de Mme K qui incarne pour Dora "le mystère de sa propre féminité, nous voulons dire de sa féminité corporelle".(8)
Enfin, pour conclure par une question, ne pourrait-on avancer l'hypothèse que l'impasse du désir chez Dora est articulée à cette fixation à la mère réelle, toujours investie de ce primitif désir oral, noyau du fantasme, de la « matrice imaginaire », comme dit Lacan ? En outre, il semblerait que cette fixation pulsionnelle se double d'une captation par la belle image de La Femme idéalisée, magnifiée qui, d'avoir tous les attraits de la féminité, semble ravir Dora de la sienne propre. Aussi, pour accéder à la féminité, pour sortir des impasses de son désir, Dora ne doit-elle pas se déprendre de cette image captivante qui bloque l'assomption de sa propre image, de son propre corps de femme, et qui la réduit, elle, à ce corps morcelé et à la jouissance régressive de l'oralité ?




1- Sigmund Freud, Les cinq psychanalyses, P.U.F, p. 90.

2- Ce point de vue se justifie si l'on considère ce que Freud constate dans son texte de 1931 sur « la sexualité féminine », à savoir qu'il y a un rapport étroit entre le lien originaire à la mère et l'étiologie de l'hystérie.

3 - « intervention sur le transfert », p. 220.

4 - Sigmund Freud, Les cinq psychanalyses, p. 40.

5 - « intervention sur le transfert », p. 218.

6 - p. 218.

7 - Jacques Lacan, « Hommage fait à Marguerite Duras, du ravissement de Lol V. Stein», Autres Ecrits, éditions du Seuil, p. 191.

8 - p. 217. C'est nous qui soulignons.

 




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