Les agents provocateurs dans " L'hérédité et l'étiologie des névroses "

Marc Turpyn

 

 

Le terme " d'agents provocateurs " apparaît pour la première fois sous la plume de Freud en 1996, dans un texte écrit et publié directement en français : " L'hérédité et l'étiologie des névroses " (Névrose, psychose et perversion, PUF p.47). Freud s'attache dans cet article à remettre en cause les conceptions héréditaires de Charcot en exposant ses découvertes sur l'origine sexuelle des névroses.

Il emprunte ce terme " d'agents provocateurs " à Charcot qui désignait ainsi toutes les influences étiologiques autres qu'héréditaires. Conservant au terme le sens d'une origine contingente à la maladie, il lui donne un autre contenu en fonction de ses propres avancées.

Critique de la théorie de l'hérédité de Charcot

L'argumentation freudienne à l'encontre de la théorie de l'hérédité (intéressante en notre époque de dérive neuro-scientiste) occupe la première partie de l'article, elle est déployée en six points.

1- Certaines affections étrangères au domaine de la neuropathologie sont à tort " jugées comme nerveuses et démonstratives d'une tendance névropathique héréditaire ". Le recours à la théorie héréditaire est dans un certain nombre de cas, un préjugé déjà démontré.

2- Les faits plaident en faveur de l'idée qu'aucune famille n'échappe tout à fait à une certaine " disposition nerveuse ", et que toutes sont concernées à des degrés divers. On ne peut donc faire de séparation nette entre des familles exemptes de toute prédisposition nerveuse et d'autres qui " y sont sujettes sans borne ni restriction ". La théorie de l'hérédité oppose de façon caricaturale le normal et le pathologique.

3- Le rôle étiologique de l'hérédité doit faire l'objet d'un "examen impartial statistique " et non d'une pétition de principes. La possibilité de l'existence d'une origine acquise de la névropathie ne peut, de même que l'origine héréditaire, être écartée à priori. " Mais s'il peut y avoir des névropathies acquises par des hommes non prédisposés ", alors les affections nerveuses des parents de névropathes pourront également à bon droit être considérées en partie comme acquises et ne seront plus des " preuves concluantes " de la disposition héréditaire. Une conception de l'hérédité reposant sur le seul constat de l'existence d'affections nerveuses chez des personnes d'une même famille, de générations différentes, est mal établie et donc insuffisante. Sa prétention à l'exclusivité est aussi un préjugé très vite intenable.

4- L'expérience médicale montre que " la pathogénie de certaines maladies " nécessite de prendre en compte " des influences étiologiques puissantes dont la collaboration est indispensable " et " que l'hérédité à elle seule ne saurait produire ". Charcot ne démord pas de sa conception de l'hérédité dont l'univocité dans l'étiologie des névroses est réductrice.

5- Il existe des névropathies comme la neurasthénie qui se développent " chez des hommes parfaitement sains et de famille irréprochable ". Cette affection n'aurait pas l'étendue qu'elle connaît si elle " se bornait aux gens prédisposés ". Il existe des étiologies manifestement et incontestablement autres qu'héréditaires.

6- Dans le cas d'une " hérédité dissimilaire ", le cas le plus fréquent caractérisé par la présence dans une même famille de personnes atteintes de névropathies différentes, il est impossible de dégager des lois constantes qui régleraient la transmission de ces affections nerveuses et rendraient compte du choix de telle ou telle affection ou, pour certains, de l'absence d'affection. De ceci découle que " ce n'est pas l'hérédité qui préside au choix de la névropathie qui se développera chez le membre d'une famille prédisposée… " ; il faut donc supposer " l'existence d'autres influences étiologiques " venant s'ajouter aux facteurs héréditaires, chaque affection nerveuse ayant son étiologie spécifique. Freud ne conteste donc pas l'existence de l'hérédité mais considère qu'il s'agit d'une sorte de prédisposition générale n'ayant pas d'implication dans le choix de la névrose. Il considère par conséquent qu'il convient de ne pas en exagérer l'importance.

Enfin il souligne que, contrairement aux causes spécifiques qui offrent un grand intérêt pour le travail thérapeutique, la disposition héréditaire fixée dès la naissance, oppose de ce fait " un obstacle inabordable " à ce travail.


Les agents provocateurs

C'est dans le contexte de ses recherches sur l'étiologie des grandes névroses que Freud va préciser la fonction des agents provocateurs. Il établit d'abord un lien nouveau entre névroses hystérique et obsessionnelle qui vont former pour lui " le premier groupe des grandes névroses ". La neurasthénie de Beard qu'il subdivise en neurasthénie propre et névrose d'angoisse, représente un deuxième groupe séparé du premier.

Freud fait une sorte d'inventaire des différentes influences qui participent à l'étiologie de ces névroses ; il distingue trois classes d'influences étiologiques selon leur importance et le rôle de chacune. Il précise également les relations qu'elles entretiennent entre elles.

1 - Conditions : L'hérédité joue le rôle d'une condition puissante indispensable dans la pathogénie d'une affection nerveuse. Elle participe de façon quantitative à son intensité ou son étendue mais ne peut déterminer, sans la collaboration d'une cause spécifique, l'orientation d'une affection donnée. Son existence se trouve démontrée par le fait que des causes spécifiques identiques ne produisent pas le même effet pathologique sur des personnes inégalement prédisposées. Enfin, l'hérédité et les causes spécifiques se compensent mutuellement d'un point de vue quantitatif. La part requise de l'un de ces facteurs dans la production d'une affection est fonction de l'importance de l'autre. Des névroses peuvent ainsi être déterminées par une influence spécifique suffisamment conséquente pour que la part de l'hérédité soit négligeable. Dans le cas des psycho-névroses, Freud concède donc que pour les cas graves, la présence de l'hérédité est indispensable mais doute que ce soit le cas pour les cas légers. Dans le cas de la neurasthénie, elle n'a pas à ses yeux une place significative.

2 - Les causes concurrentes ou accessoires des névroses : Ce sont " tous les agents banals ", variés et fréquents, tels que " émotions morales, épuisement somatique, maladies aiguës, intoxications, accidents traumatiques, surmenage intellectuel, etc. " (on y inclurait aujourd'hui le stress). " Aucun d'eux n'entre régulièrement ou nécessairement dans l'étiologie des névroses ". Ils sont souvent invoqués par les malades eux-mêmes car plus évidents que les causes spécifiques des névroses. Ils peuvent servir de " … points d'appui à une thérapie qui ne vise pas la guérison radicale, et qui se contente de refouler l'affection à son état antérieur de latence ". " Ils remplissent bien souvent la fonction des agents provocateurs qui rendent manifeste la névrose jusque là latente… ".

Ces causes concurrentes banales ne sont spécifiques d'aucune névrose. Elles peuvent prêter main forte (d'un point de vue quantitatif) aux autres facteurs dans l'apparition d'une névrose, mais leur nature est alors indifférente et elles ne pourront jamais se substituer aux causes spécifiques qui, seules, interviennent dans le choix de la névrose.

Freud propose avec les causes concurrentes une première définition des agents provocateurs, il va préciser cette approche dans la partie consacrée aux causes spécifiques.

3 - Les causes spécifiques des névroses : Freud " élève les influences sexuelles au rang de causes spécifiques " de toutes les névroses et repère une relation constante entre la nature de cette influence et chaque " espèce morbide de la névrose ".

Il évoque d'abord la pathogenèse des névroses qu'il avait classées dans le deuxième groupe, la neurasthénie et la névrose d'angoisse. L'étiologie spécifique de la neurasthénie est " l'onanisme (immodéré) ou les pollutions spontanées ". Celle de la névrose d'angoisse est l'effet de " divers désordres de la vie sexuelle " au premier rang desquels il met " l'abstinence forcée ".

Mais c'est l'étiologie des grandes névroses du premier groupe, l'hystérie et la névrose obsessionnelle qui retient manifestement son intérêt. Elle est, dit-il, " d'une simplicité et uniformité surprenante ". Découverte à partir d'une méthode nouvelle, la psychoanalyse, qui permet de remonter en arrière dans le passé du malade, il s'agit dans tous les cas du souvenir inconscient d'un événement de la vie sexuelle de la " première jeunesse " du sujet. Cet événement est " une expérience précoce de rapports sexuels avec irritation véritable des parties génitales, suite d'abus sexuel pratiqué par une autre personne… ", le plus souvent un frère. Freud n'a pas encore abandonné la théorie de la séduction mais les mécanismes décrits et la distinction étiologique qu'il propose entre hystérie et névrose obsessionnelle garderont leur importance au-delà de cet abandon.

Pour l'hystérie, cette étiologie est " une expérience de passivité sexuelle avant la puberté ". Freud précise qu'un tel événement après l'âge de 8 à10 ans ne pourrait plus être à l'origine de la névrose ; c'est parce que " le sujet est infantile " que l'événement reste sans effet immédiat mais laisse une trace psychique. Cette trace psychique inconsciente du traumatisme sexuel se réveille plus tard après la puberté, à l'occasion d'un événement actuel, l'action du souvenir surpassant celle de l'événement.

" Ces évènements postérieurs à la puberté, auxquels il faut attribuer une influence sur le développement de la névrose hystérique et sur la formation de ses symptômes, ne sont vraiment que des causes concurrentes, " agents provocateurs " comme disait Charcot, pour qui l'hérédité nerveuse occupait la place que je réclame pour l'expérience sexuelle précoce ". L'effet pathogène de ces agents provocateurs tient à " leur faculté d'éveiller la trace psychique inconsciente de l événement infantile ". Leur connexion avec la trace inconsciente primaire pourra favoriser leur refoulement et accroître ainsi l'activité psychique inconsciente.

L'étiologie de la névrose obsessionnelle ne diffère de celle de l'hystérie que sur un point " capital ". L'événement précoce traumatique n'a pas été vécu passivement mais a fait plaisir, a été inspiré par le désir ou a fait l'objet d'une participation active " avec jouissance aux rapports sexuels ". Les idées obsédantes ne sont que des reproches défigurés que le sujet s'adresse à cause de cette jouissance sexuelle.

Enfin, les divers désordres de la vie sexuelle évoqués comme causes spécifiques de la neurasthénie et de la névrose d'angoisse pourraient être des agents provocateurs de psycho-névroses, les névroses du deuxième groupe venant dans nombre de cas s'articuler à celles du premier.

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