Les adjonctions de Freud

Geneviève Abécassis

 

 

Dans la séance du Samedi 12 Octobre,Ernst parle longuement de sa compulsion à la masturbation, de sa vie sexuelle, de ses rapports avec les prostituées et les serveuses, de la séparation qu'il effectue entre les " rapports en vue du coït " et l'amour.
Là-dessus Freud ne peut s'empêcher de " construire un évènement avec le matériel dont il dispose " afin de donner un sens aux circonstances particulières liées à cette masturbation. Dans cette construction, il met en scène le père de Ernst, lui mettant dans la bouche ces menaces : " Cela conduit à la mort " ou " on aura le membre tranché ". et il en déduit que la menace de mort maintenant retournée contre son père est à l'origine des pensées suicidaires de Ernst,pensées qui correspondraient à son reproche d'être un assassin.
Cette construction semble avoir eu un effet sur Ernst qui dit qu'un très grand nombre de choses lui viennent à l'esprit.
Et Freud poursuit alors en parlant de ce qui lui vient à l'esprit à lui-même -sous forme d'adjonctions-.

Voulant relater les deux considérations qui détournent Ernst de l'intention de se suicider, il rapporte la première
---1ère considération : Ernst ne supporte pas l'idée que sa mère trouve son corps ensanglanté (mais il a trouvé un stratagème pour cela)
---2ème considération : Freud l'oublie .Cet oubli est-il en rapport avec la première considération ou bien au contenu même de la seconde considération
En fait ce deuxième motif, Freud s'en souvient le lundi et c'est le suivant : lorsque Ernst avait 3 ans et demi et sa sœur huit ans, celle-ci lui avait dit " Sur mon âme,si tu meurs je me tue "
Donc nous avons d'un côté l'oubli de Freud , mais d'un autre côté cette association chez Ernst entre la réticence à ce que sa mère trouve son cadavre et le fait que sa sœur lui a juré de se tuer s'il venait à mourir.
Camilla étant déjà morte, je me suis demandé comment pouvait opérer cette seconde considération. Je me pose alors la question " Ernst ne craindrait-il pas que, tout comme sa sœur le lui avait juré, sa mère n'en fasse autant , c'est -à- dire qu'elle se tue .
Et pourquoi est-ce justement cela que Freud a oublié ?

A la place de cette seconde considération, lui reviennent à l'esprit les souvenirs concernant la mort de la sœur, souvenirs évoqués par Ernst,on ne sait pas quand exactement. Mais la scène (en trois séquences) relative à la mort de la soeur se termine par l'image du père qui se penche sur la mère éplorée.

Freud nous dit dans la séance du mardi " les deux fois il s'agit de la mort de la sœur " mais dans les deux cas ,on peut dire aussi qu'il s'agit de la perte subie par la mère ,à l'occasion de la mort d'un enfant ,mort réelle de Camilla, mort envisagée pour Ernst.

Alors je me suis demandé si ce qui avait tellement troublé Freud, ce n'était pas cette représentation de le mère éplorée , comme un autre aspect de ce qu'il appelle " ses complexes " et dont le traducteur nous dit qu'il s'agit du souhait et du remords concernant la mort de son frère.
Car au fond s'il avait souhaité la mort de ce petit rival, c'était quand même par rapport à sa mère et à la place qu'il souhaitait ou supposait occuper dans son désir ; à ce moment là mourir (se suicider) aurait pour conséquence d'infliger une perte à la mère , une certaine forme de castration pouvant la conduire à la mort
Freud lui-même, quelques années après Ernst a été animé du même scrupule,ainsi qu'il l'écrit à son ami psychanalyste,Max Eitington dans une lettre datant de 1929 :
" Ma mère vit encore et elle me barre le chemin vers le repos tant désiré et l'éternel néant .Il me semble que je ne pourrais jamais me pardonner de mourir avant elle "

Par la suite la confusion de Freud fait qu'il ne sait plus exactement à qui se rapporte tous ces souvenirs,confusion avec un autre analysant puis il se récupère et se ressouvenant du motif oublié " Sur mon âme,si tu meurs,je me tue " ,il en conclut ,on ne sait trop comment que c'est cela qui a fait que Ernst a alors vraiment cru que si l'on se masturbe ,on en meurt.
Selon Freud, Ernst a-t-il pensé que sa sœur avait envisagé qu'il puisse mourir parce qu'il se masturbait ou pensait-il que sa sœur était morte parce qu'elle se masturbait ?

Mais là encore il y a une association entre la castration et la mort,on aura le membre tranché ( que l'on peut rapprocher de la perte d'un membre de la famille ,un frère ,un fils) ,on peut en mourir.


De son côté, Ernst,après avoir dit suite à la construction de Freud,qu'un grand nombre de choses lui venaient à l'esprit continue sur sa lancée et associe sur cette image de membre tranché que lui a suggéré Freud.
Et après ce détour de Freud par les femmes , la sœur et la mère réunies toute deux par la représentation de la mort de Ernst et ses effets sur elles, on revient aux conflits de Ernst avec son père,son frère,et le mari fantasmé de sa dulcinée..

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