Deux premiers rêves des notes du 18 octobre 1907

Marc Turpyn

I ) Reserl, jeune femme dont il a rapporté, avant le rêve, qu'elle est fiancée, qu'elle lui a manifesté beaucoup d'affection et qu'il lui a volé un baiser, se place, dans le rêve, derrière lui et l'entoure de ses bras. Ernst cherche à se libérer de son étreinte et de ses caresses qui provoquent l'idée obsédante d'un dommage infligé à sa dame (et " dans l'au-delà aussi", donc peut-être à son père).

Le désir de Ernst est, dans le souvenir qui précède le rêve, encore lié à l'idée d'une transgression. Il s'intéresse à une jeune femme déjà fiancée ; il lui vole un baiser, en association avec le vol d'argent à sa mère dans le souvenir rapporté en première partie des notes du 18/X. Son désir fait survenir l'idée obsédante d'un mal arrivant à sa dame, c'est à dire la jouissance " affligeante " de l'idée de la souffrance de la dame. On a, entre le souvenir et le rêve lui même, une nouvelle expression de son désir impossible. Ernst cherche et fuit à la fois son désir ; Se reproche-t-il de délaisser la dame ? Freud note que le rêve, fait à la suite de cette rencontre avec Reserl, n'est autre que l'idée obsédante elle-même, mais plus nette.

Il y a une distinction entre le souvenir de Reserl et le contenu manifeste du rêve : dans le rêve, ce n'est pas le désir d'Ernst qui est mis en scène mais celui de Reserl à son égard. Ce n'est pas la même chose de dérober un baiser à une jeune femme fiancée et d'être l'objet de son attention, ce qu'elle manifeste par une étreinte et des caresses. Le " chez nous " du début du rêve pourrait-il traduire cette différence de perspective ? Reserl est désirable mais elle se situe en même temps du côté des femmes aimantes idéalisées (elle lui a montré son affection), celles qu'Ernst ne parvient pas à convoiter sexuellement. Elle réalise un rapprochement dangereux entre les deux courants (sensuels et tendres). En outre, elle ne se contente pas de se faire voler un baiser, elle le sollicite activement et c'est de cette étreinte (par derrière), envahissante, importune, dont il cherche à se sauver. L'affect suscité par ce rêve est un affect d'angoisse. Ce rêve est rapproché d'autres ayant " vraiment provoqué des crises ".

On a donc un mouvement qui part du désir de Ernst, lié à une transgression, qui mobilise l'idée obsédante, passe par le désir de l'Autre, produit de l'angoisse.


II) Le deuxième rêve, pas simple non plus, me paraît refléter l'impasse dans laquelle Ernst se trouve par rapport à la dame.

Il survient " peut-être après s'être masturbé " ; la dame était-elle l'objet de ses fantasmes masturbatoires ? Possible (cf la signification que propose Freud du Gigellsamen). Mais si la masturbation et le désir sexuel sont tous deux difficiles pour Ernst, difficulté parfois levée comme suite à la lecture de " Vérité et poésie ", la masturbation et la rencontre sexuelle ne s'équivalent pas. Penser à la dame au cours de sa masturbation n'est pas du même ordre qu'une réalisation sexuelle effective avec elle. Ces deux activités sexuelles diffèrent notamment sur ces points, décisifs convenons en, qu'il a encore à lui démontrer qu'il est en mesure de faire usage de son organe pour la deuxième et qu'il n'a pas besoin de sa participation à elle, et donc de se confronter à la question de son désir, pour la première.

Or, le récit du rêve rapporte une situation de détresse de la dame dont Ernst la libère muni de ses deux épées japonaises dont la signification phallique est manifeste: mariage et coït. " Les deux choses sont maintenant devenues réelles ". Il s'agit pour Ernst d'user et de jouir du phallus et peut-être même de faire la preuve qu'il en est porteur, en sauvant la dame, en lui apportant ce dont elle manque, notamment selon la signification proposée par Freud dans " la vie amoureuse " que rappelle Liliane, sous la forme d'un enfant. Un premier élément est sans doute lié au fait qu'il sait qu'elle ne peut avoir d'enfant. Comment donc lui apporter ce qu'elle ne peut recevoir?

Mais Ernst pense aussi immédiatement à une ambiguïté sur le rôle possible de ses épées qui peuvent libérer la dame ou, au contraire, être responsables de sa détresse, de son immobilisation par les poucettes. Cette alternative du rêve présente une exclusion entre deux termes opposés. D'un côté, il affirme avec ses épées la possibilité d'avoir le phallus et de libérer ainsi la dame, de l'autre, il la maintient prisonnière, sous son emprise. C'est à dire qu'il l'enchaîne à son désir. On sait qu'Ernst ne reconnaît pas le refus qu'elle a déjà opposé à ses assiduités. Il se met ainsi à l'abri de la perte qu'entraînerait cette reconnaissance : celle de ne pas être l'objet de son désir à elle. C'est pourquoi je ferais l'hypothèse que, dans cette deuxième occurrence, il veut être son phallus et non plus l'avoir. Il sait bien que la dame ne le désire pas, mais quand même, veut l'ignorer de même que dans ses fantasmes, il ignore la haine qui le pousse à vouloir se venger d'elle en sauvant son imaginaire mari (p.40/109). On a donc les termes d'une opposition inconsciente qui ne se laisse pas résoudre, articulée autour du phallus, entre l'avoir et l'être. Le troisième rêve me semble confirmer cette approche.