Comment Lacan interprétait ces sept premières séances de l'Homme aux rats : non pas comme une tentative d'endoctrinement mais au contraire échange et don de la parole

j'ai retrouvé un passage des Ecrits où Lacan évoque ces sept premières séances de l'analyse de l'Homme aux rats et notamment ce qu'il fait en discutant pied à pied avec Ernst pour lui démontrer qu'il avait quand bel et bien désiré la mort de son père.
Lacan pense que Freud, ce faisant ne "l'endoctrine pas" ne l'initie pas spécialement à la théorie analytique mais lui fait en fait "don de la parole", ce qui le place d'emblée non pas dans l'axe imaginaire, entre le moi et petit autre, de a à a' sur le schéma L, mais dans l'axe symbolique, entre le sujet et le Grand A, le grand Autre.

Il me semble que ce que Freud disait à ce moment là à Ernst avait quelque chose d'encore inédit, à son point d'émergence, ce n'était pas encore de la théorie codifiée, érigée en dogme, mais progressive découverte en association avec l'analysant.
Ceci donne un autre éclairage que ce que nous avions repéré tout d'abord, le fait que Freud attaque et que Ernst se défend. C'est vrai mais ce n'est pas sufisant, symboliquement il y a un échange de paroles sur le sens de ses symptômes et sur la spécificité de son histoire, la façon dont il a noué ensemble son désir de voir une femme nue et son désir de voir disparaître son père. Ce faisant, il reprend me semble-t-il le rôle ou la place de son ami Guthmann à qui il venait également confier ses obsessions et qui l'aidait à s'en libérer ne serait-ce que momentananément.

 

"LES RÉSONANCES DE L’INTERPRÉTATION
ET LE TEMPS DU SUJET
DANS LA TECHNIQUE PSYCHANALYTIQUE
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Ramener l’expérience psychanalytique à la parole et au langage comme à ses fondements, ne saurait aller sans retentir sur sa technique. À en restaurer les principes dans leur fondement, le chemin parcouru se découvre et le sens unique où l’interprétation analytique s’est déplacée pour s’en éloigner toujours plus. On est dès lors fondé à soupçonner que cette évolution de la pratique motive les nouveaux buts dont la théorie se pare.
À y regarder de plus près, les problèmes de l’interprétation symbolique ont commencé par intimider notre petit monde avant d’y devenir embarrassants. Les succès obtenus par Freud y étonnent maintenant par le sans-gêne de l’endoctrination dont ils paraissent procéder, et l’étalage qui s’en remarque dans les cas de Dora, de l’homme aux rats et de l’homme aux loups, ne va pas pour nous sans scandale. Il est vrai que nos habiles (135)ne reculent pas à mettre en doute que ce fût là une bonne technique.
Cette désaffection relève en vérité, dans le mouvement psychanalytique, d’une confusion des langues dont, dans un propos familier d’une époque récente, la personnalité la plus représentative de son actuelle hiérarchie ne faisait pas mystère avec nous.
Il est assez remarquable que cette confusion s’accroisse avec la prétention où chacun se croit délégué de découvrir dans notre expérience les conditions d’une objectivation achevée, et avec la ferveur qui semble accueillir ces essais théoriques à mesure même qu’ils s’avèrent plus déréels.
Il est certain que les principes, tout bien fondés qu’ils soient, de l’analyse des résistances, ont été dans la pratique l’occasion d’une méconnaissance toujours plus grande du sujet, faute d’être compris dans leur relation à l’intersubjectivité de la parole.
À suivre, en effet, le procès des sept premières séances qui nous sont intégralement rapportées du cas de l’homme aux rats, il paraît peu probable que Freud n’ait pas reconnu les résistances en leur lieu, soit là même où nos modernes techniciens nous font leçon qu’il en ait laissé passer l’occurrence, puisque c’est son texte même qui leur permet de les pointer, – manifestant une fois de plus cette exhaustion du sujet qui, dans les textes freudiens, nous émerveille sans qu’aucune interprétation en ait encore épuisé les ressources.
Nous voulons dire qu’il ne s’est pas seulement laissé prendre à encourager son sujet à passer outre à ses premières réticences, mais qu’il a parfaitement compris la portée séductrice de ce jeu dans l’imaginaire. Il suffit pour s’en convaincre de se reporter à la description qu’il nous donne de l’expression de son patient pendant le pénible récit du supplice imaginaire qui constitue le thème de son obsession, celui du rat forcé dans l’anus du supplicié : « Son visage, nous dit-il, reflétait l’horreur d’une jouissance ignorée ». La signification actuelle de la répétition de ce récit ne lui a donc pas échappé, non plus que l’identification du psychanalyste au « capitaine cruel » qui a fait entrer de force ce récit dans la mémoire du sujet, et non plus donc la portée des éclaircissements théoriques dont le sujet requiert le gage pour poursuivre son discours.
(136)Loin pourtant d’interpréter ici la résistance, Freud nous étonne en accédant à sa requête, et si loin qu’il paraît entrer dans le jeu du sujet.
Mais le caractère extrêmement approximatif, au point de nous paraître vulgaire, des explications dont il le gratifie, nous instruit suffisamment : il ne s’agit point tant ici de doctrine, ni même d’endoctrination, que d’un don symbolique de la parole, gros d’un pacte secret, dans le contexte de la participation imaginaire qui l’inclut, et dont la portée se révélera plus tard à l’équivalence symbolique que le sujet institue dans sa pensée des rats et des florins dont il rétribue l’analyste.
Nous voyons donc que Freud loin de méconnaître la résistance, en use comme d’une disposition propice à la mise en branle des résonances de la parole, et il se conforme, autant qu’il se peut, à la définition première qu’il a donnée de la résistance, en s’en servant pour impliquer le sujet dans son message. Aussi bien rompra-t-il brusquement les chiens, dès qu’il verra qu’à être ménagée, la résistance tourne à maintenir le dialogue au niveau d’une conversation où le sujet dès lors perpétuerait sa séduction avec sa dérobade.
Mais nous apprenons que l’analyse consiste à jouer sur les multiples portées de la partition que la parole constitue dans les registres du langage : dont relève la surdétermination de l’ordre qu’intéresse l’analyse.
Et nous tenons du même coup le ressort du succès de Freud. Pour que le message de l’analyste réponde à l’interrogation profonde du sujet, il faut en effet que le sujet l’entende comme la réponse qui lui est particulière, et le privilège qu’avaient les patients de Freud d’en recevoir la bonne parole de la bouche même de celui qui en était l’annonciateur, satisfaisait en eux cette exigence.
Notons au passage qu’ici le sujet en avait eu un avant-goût à entrouvrir la « psychopathologie de la vie quotidienne », ouvrage alors dans la fraîcheur de sa parution.
Ce n’est pas dire que ce livre soit beaucoup plus connu maintenant même des analystes, mais la vulgarisation des notions freudiennes dans la conscience commune, leur rentrée dans ce que nous appelons le mur du langage, amortirait l’effet de notre parole, si nous lui donnions le style des propos tenus par Freud à l’homme aux rats.
(137)Mais il n’est pas question ici de l’imiter. Pour retrouver l’effet de la parole de Freud, ce n’est pas à ses termes que nous recourront, mais aux principes qui la gouvernent."