Variations autour d'un souhait

 

 

            Comme une pièce musicale à deux instruments, Ernst et Freud jouent en contrepoint sur le même thème : le souhait de la mort du père.

Ces deux variations s'entrecroisent autour de trois points d'attache qui sont des souvenirs où surgit chez Ernst l'éventualité de la mort de son père. Ces points d'attache sont récapitulés page 26.

 

Là où surgit l'éventualité de la mort de son père

            1/ à 12 ans, il imagine que si son père mourait, il gagnerait l'affection d'une fille. La mort du père serait un moyen pour lui de gagner l'affection de cette petite fille. Ce qui est étonnant, c'est que ce moyen radical puisse être envisagé, alors qu'il y a plein d'autres moyens de gagner l'affection de quelqu'un. Mais ce rapprochement fait de ce désir même, celui de gagner l'affection de cette fille, un désir impossible.

Freud : affirme que Ernst ait pu désirer la mort de son père. Mais Ernst  le dénie.

Je me demande si l'attitude de Freud à forcer l'interprétation ne renforce pas le refoulement ? Ou alors si elle ne permet pas au contraire par induction de faire ressortir des souvenirs similaires ?

Apports théoriques de Freud :  

-         Freud justifie son interprétation par le fait qu'un souhait peut être déguisé sous les oripaux de la négation. Freud avait déjà affirmé cela dans l'analyse de Dora : plus un souhait est dénié fortement, plus la force de ce souhait est importante dans l'inconscient.

-         Freud affirme aussi que son souhait pourrait aussi être exprimé d'une autre façon : par un contresouhait qui réparerait le souhait ainsi exprimé

-         « Si mon père meurt, je me tue sur sa tombe »

 

            2/ Ernst associe ce dont lui parle Freud à un rêve dont il a entendu parler. La jeune fille de Tebach, qui aurait rêvé la mort de son neveux. Ernst se trompe d'ailleurs en parlant de nièce.

            Cette jeune fille rêve un jour qu'elle voit son neveu Otto mort dans son cerceuil. (voir dans « die traumdeutung, p 117, ed PUF 1950.).

            Freud interprète ce rêve en affirmant que lors de la mort d'un autre neveux, la jeune fille avait pu voir un jeune homme qu'elle ne pouvait rencontrer mais dont elle était amoureuse. Ainsi, la mort de l'enfant n'est qu'un moyen de rnecontrer cette homme, moyen que le système psychique a pensé parce que la concommitence de ces deux évènements a déjà eu lieu. Il est alors tout à fait possible de penser que pour le souvenir de ses douze ans, Ernst ait repéré que le deuil est un moment où on reçoit de l'affection des personnes de l'entourage, parce qu'on est dans la peine.

 

            3/ Six mois avant la mort de son père

Ernst est amoureux de sa dame, il imagine un scénario où son père meurt, où il hérite et reçoit de l'argent pour épouser sa dame.

Immédiatement, ce scénario entraîne chez lui une pensée contraire ; que son père ne lui laisse aucun héritage.

Ce qui rejoint l'affirmation théorique de Freud : le souhait peut-être masqué par un contresouhait qui réparerait le souhait ainsi exprimé comme « Si mon père meurt, je me tue sur sa tombe »

 

            4/ La veille de la mort de son père, il pense qu'il peut désormais perdre ce qu'il y a de plus cher, il s'en défend en pensant qu'il y a plus horrible encore comme perte. ce que Freud interprète aussi comme le souhait de mort de son père.  Ce qui rejoint encore une fois l'affirmation théorique de Freud : le souhait peut-être masqué par un contresouhait qui réparerait le souhait ainsi exprimé comme « Si mon père meurt, je me tue sur sa tombe »

 

 

Variation à deux voix autour de cette éventualité

Freud affirme sans prendre de gants que Ernst souhaite inconsciemment la mort de son père, Ernst lutte contre cela.

Regardons cette dialectique.

           

           

Freud

Ernst

part d'un point de théorie déjà développé au moins dans l'analyse de Dora, mais aussi dans « die Traumeutung » (le retournement en son contraire d'un désir dans le travail du rêve), l'inconscient est le contraire du conscient.

L'amour qu'il ressent pour son père rend incompréhensible le souhait qu'il puisse mourir.

C'est l'amour intense qui explique que la haine est refoulée.

Cette opposision amour/haine, conscient/inconscient est exprimée aussi chez Mélanie Klein, mais d'une façon symétriquement opposée : « la haine est souvent utilisée comme masque de l'amour », Essais de psychanalyse, sur la criminalité, p 310.

Freud développe cette idée aussi d'une autre façon, c'est parce qu'il y a amour que cette haine a aussi le droit d'exister.

D'où provient cette haine ?

Freud répond pour Ernst en utilisant les souvenirs de celui-ci, certainement au moment où il pense que ses parents devinent ses pensées. Doit on penser que Ernst a peur que ses parents l'empêchent de réaliser ses désirs secrets, ou tout simplement que l'idée qu'on devine ses pensées menace son moi, ainsi, tuer est l'instinct de conservation ?

 

Pourquoi l'amour n'a pas tué la haine ?

 

Freud a réponse à tout !

deux raisons lui viennent :

 

 - la cause de la haine, la rend invulnérable. Le contexte où est apparu cette haine la protège. il semble qu'il y a dans ce contexte la réalisation d'un désir.

 - l'amour intense, si elle ne l'éteint pas, maintient le refoulement et l'empêche de devenir consciente.

Mais cette haine ressort de temps à autres sous la forme de l'éventualité de la mort de ce père.

Pourquoi l'idée revient par intermittence ?

Freud pense que Ernst a la réponse à sa question. Parce qu'il a pu la formuler. il semblerait que l'inconscient se fasse fi de la forme négative ou interrogative, et que la syntaxe ne soit qu'un moyen de déguiser, en séance l'expression de celui-ci !

 

Ernst développe à ce moment là l'amitié très forte qu'il éprouve pour son père, quasi intime. Sauf dans certains cas (lesquels ?)

Tout cela ressemble fort à une composante homosexuelle !

Ernst parle aussi de son amour pour sa dame, qu'il voit comme non sensuel, s'ensuit un épisode d'association, où il ramène la sensualité à l'enfance.

On pourrait presque penser que la remarque de Freud, concernant la question de Ernst, soit vécue comme une injonction permettant à Ernst d'associer et de retrouver davantage l'origine de ses affects.

Freud tire son miel des associations de Ernst qu'il théorise de suite presque de façon imparable :

L'hostilité devient indestructible parce qu'elle puise sa source dans un affect, la convoitise sensuelle ! S'ensuit un conflit, lorsque l'amour filial se met en place, entre  celui-ci et la sensualité. Lorsque l'amour filial prend le pas, et que la sensualité est moins importante, il y a une pause. (période de la tence).

C'est lorsque émerge à nouveau le sentiment amoureux que ressort l'hostilité :

sentiment pour la petite fille

sentiment pour sa dame

 

Pourquoi Ernst n'a t'il pas pu, une fois adulte, juger et équilibrer ces deux tendances pour les rendres compatibles ?

Là aussi, Freud développe sa théorie qu'il a déjà développé auparavant :

Parce que le souhait remonte à une époque où il étant encore acceptable :

 

-parce qu'il n'aimait pas le père autant que la personne aimée (la mère en arrière plan ?)

- Parce qu'il n'était capable d'aucune décision claire au moment de ces pensées, vers ses 6 ans, où les souvenirs sont encore frais.

L'idée des affects de la premières enfances responsables du contenu de l'inconscient est vraiment très caractéristique de la théorie de Freud.

Il l'exprime souvent, comme ici dans « Die Traumdeutung » :

Nous avons pu voir déjà que les souhaits que le rêve accomplit ne sont pas toujours de souhaits actuels 

Il n'est pas indifférent, pour la théorie du rêve, d'ajouter que ce souhait lui-même se rapportait à un souvenir de la première enfance.

Remarques qu'il fait suite aux rêves de mort de personnes chères, p 187-188, Die Traumeutung, ed puf 1955.

 

 

            Suite à ces variations dialectiques à deux voix, Ernst va reprendre le fil de ses associations. Ce que je remarque, ces que les interventions de Freud, qui ne permettent en aucun cas à Ernst de reconnaître la haine reofulée pour son père, fonctionnent assez bien pour permettre des associations prouvant tout le contraire.