Dora

Le mal du père

 

Dans ma relecture de Dora, je me suis penchée sur deux problématiques : (p. 29-46) : la colère envers le père (il est impardonnable aux yeux de Dora) et le caractère conservateur du symptôme.

" Dora et son père : hors d'elle, hors du père

" D'ailleurs, aucune des actions de son père ne semble avoir autant exaspéré Dora que la promptitude de celui-ci à tenir pour imaginaire la scène au bord du lac. Elle était hors d'elle-même [1] lorsqu'elle y pensait : Quoi ! elle se serait imaginé cela ! Je fus longtemps embarrassé pour deviner quels reproches à soi-même se cachaient derrière la réfutation passionnée de cette explication. (…) D'autre part, je finis par conclure que le récit de Dora devait absolument correspondre à la vérité. Dès qu'elle eut compris l'intention de M. K…, elle lui coupa la parole, le souffleta et s'enfuit. Le comportement de Dora apparut alors à l'homme qu'elle quittait tout aussi incompréhensible qu'à nous-mêmes, car il avait dû conclure (…) qu'il pouvait compter sur l'inclination de la jeune fille. " (p. 32)

Dora dit (p. 39) qu'elle ne peut s'empêcher de penser aux rapports de son père avec madame K…, de le critiquer, de le blâmer, de lui en faire reproches, au contraire de son frère qui lui conseille de se réjouir du fait que son père ait trouvé une femme aimante. " Je reconnais que mon frère a raison, je voudrais penser comme lui, mais je ne peux pas. Je ne peux pas pardonner à mon père. "

Freud considère ces " idées involontaires " - les reproches incessants de Dora à son père- comme des symptômes à ranger à coté de la toux ou de l'aphonie. Ceci après avoir souligné en page 38, la surdétermination du symptôme, par exemple la toux de Dora qu'il associe rétrospectivement au fait qu'elle ait été une " suçoteuse " (selon son père). C'est ce dernier qui l'aurait sevré de ce plaisir oral lorsqu'elle avait quatre ou cinq ans). Image de Dora assise par terre, suçant son pouce gauche pendant qu'elle titille de la main droite l'oreille de son frère. Freud évoque à cette occasion l'image de l'enfant au sein dans laquelle il voit le paradigme du comblement sexuel. Et si le pouce renvoie bien au sein maternel, ne fonctionne-t-il pas comme équivalent symbolique de l'objet supposé combler la mère, ce que Lacan appellera phallus ?

N'aura-t-elle été aux yeux de Freud que la fille de son père, une fille sans mère ?

Dora ne peut effectivement pardonner à son père e ne pas la croire quand elle dit avoir été abusée lors de la scène du lac (qui la met en position d'objet sexuel). Voilà la pointe de l'iceberg et qui correspond sans doute à la découverte du leurre dans lequel elle est prise. Ce moment où elle ne peut plus faire l'autruche ! Dora ne peut plus continuer de s'abuser pour maintenir un rapport imaginaire duel (" incestuelle ? ") à l'autre. Elle en est " sevrée " du père comme elle l'aura été de la mère.. Non par les mots qui interdisent, mais par un silence qui l'exclut, elle..

Mon hypothèse est que Dora, à ce moment du déni de sa parole par le père est exclue du monde des pères. Peut-être pense-t-elle qu'elle n'est pas aimée, qu'elle n'est rien pour son père. Qu'elle " ne compte pour rien " (comme sa mère pour le père, comme madame K… pour monsieur K.) ? Impossible ! Le frère n'est pas dans cette position d'exclusion paternelle, il est du bord du père, pareil, il comprend, il peut s'identifier à lui. Dora ne peut pas. Elle dérive vers un monde sans père, un " monde sans limite ", vers " le Rien " (vers les mères sevrées du désir de l'homme ? non considérées comme femmes )

Qu'est-ce qui couve sous les reproches de Dora ? Bien sûr, la haine du père (Liliane en parle en plusieurs endroits ), une haine impensée qui vire à l'autodestruction. Faute de pouvoir ouvertement le haïr, elle s'identifie à lui, mais il s'agit, je crois, d'une identification à un père lui-même menacé de mort, suicidaire, au bord du gouffre. C'est un père malade, défaillant, fragile… Il a besoin d'une mère, d'une soignante, place autrefois dévolue à Dora et qui lui échappe désormais…


" En page 38, Freud explique la tendance conservatrice du symptôme ! Voilà qui évoque pour moi, la pulsion de mort, mais aussi le caractère conservateur, répétitif de la pulsion. Même après analyse d'un symptôme jusqu'à ses sources libidinales inconscientes, il semble qu'il ne disparaisse jamais complètement comme si le sujet le tenait en réserve pour d'autres combats. Le symptôme n'est pas que surdéterminé, il prend également des significations différentes en fonction des intérêts particuliers du sujet, de ses intentions. Freud y voit aussi un intérêt économique : il est plus facile pour le sujet " d'établir des relations associatives entre une nouvelle pensée à décharger et une ancienne, qui n'en a plus besoin, que de créer une nouvelle association. " (p. 38)

Pourquoi ? J'y vois l'œuvre de destruction d'une puissance primitive non limitée par le père. Ce qui en soi est indestructible et destructeur à la fois?

 

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